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Programme Commun, les rêveries d’un gourmet scénique7 minutes de lecture

par Ivan Garcia
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Le Regard Libre N° 50 – Ivan Garcia

Du 27 mars au 7 avril derniers a pris place, à Lausanne, le festival international des arts de la scène, Programme Commun. L’occasion pour votre rédacteur de sélectionner pour vous, chers lecteurs, quatre pièces, parmi une vingtaine, afin de réfléchir sur le théâtre d’aujourd’hui.

Organisé par le Théâtre de Vidy, L’Arsenic et le Théâtre Sévelin 36, le festival Programme Commun se veut, chaque année, le rendez-vous privilégié des programmateurs en quête de nouveaux spectacles, ainsi que des critiques à la recherche de nouvelles denrées scéniques. Parmi celles-ci, votre rédacteur en a choisi – arbitrairement – quatre, afin de vous convier à un gueuleton dramatique; pourquoi choisir un spectacle plutôt qu’un autre alors qu’en théorie, du moins, tous méritent d’être vus? Il s’agit, à la fois, d’une question de temps et d’une question de goût. La sélection qui suivra contient un spectacle joué à L’Arsenic et trois représentations au Théâtre de Vidy, allant du théâtre-documentaire à la performance.

Sans plus attendre, entamons donc le menu de cette cinquième édition:

1. L’apéritif du cow-boy, The Wide West Show!

En guise d’apéro, c’est à L’Arsenic que débutent nos rêveries, chers lecteurs. Plus précisément, dans une salle obscure où chacun peut déambuler librement. Alors que les spectateurs se déplacent – tout en évitant deux grands blocs rocheux et les comédiens assis dessus – et que chacun peine à se situer dans l’espace, l’attente se fait sentir. Plus nous avançons dans la pénombre et plus nos yeux se fixent sur les comédiens – étrangement vêtus – au-dessus des blocs, semblables aux petites collines d’un western. 

Une performance mouvementée 

Et soudain, la lumière fut. Enfin, elle ne fut pas exactement au sens où nous l’entendons habituellement… Un spot rouge éclaire l’un des comédiens, vêtu d’un chapeau de cow-boy et d’une grenouillère rouge. Celui-ci débute un solo de danse, sur fond de musique électronique. Puis, l’obscurité, à nouveau, envahit le plateau… pendant quelques instants. Après cela, une autre personne, également déguisée en cow-boy, répond par une danse robotique à son interlocuteur; le duel s’engage entre les deux cow-boys avec, pour uniques armes, leurs corps et la musique. Au début, le rythme de cette confrontation semble lent et puis, au fur et à mesure, tout s’accélère; les spectateurs peinent à tout saisir. En effet, ceux-ci bougent, de droite à gauche, pour voir au mieux les comédiens, ce qui n’est pas forcément évident tant les intervalles se raccourcissent. 

C’est alors que deux autres hommes, déguisés en employés de bureau, se déplacent – à l’aide de casques de réalité virtuelle au design pain toast – au milieu du public. Visiblement autant perdus que ce dernier, ils se baladent dans la salle en imitant des gestes de robots. A ce stade, certains spectateurs décident de s’asseoir, d’autres de continuer à bouger et d’autres encore attendent visiblement quelque chose. 

Finalement, les lumières s’allument. Le show prévu débute. Un grand blond avec une chemise hawaïenne explique aux personnes présentes que «That’s the moment, guys, there we go!». De l’anglais! Et, indiquant qu’ils auront besoin de place, il demande au public de s’écarter de l’allée centrale. C’est parti!

Visiblement, le grand blond est le chef de ce trio totalement déjanté. Il entraîne avec charisme ses deux autres collègues, les cow-boys, dans une sorte de séance de fitness improvisée. Ceux-ci font plusieurs tours de salle, en hurlant, en courant, en sautillant, en prenant des drapeaux à damiers et même en assistant à un cours de maniement du lasso. Assurément, nous en rions beaucoup mais… certains spectateurs finissent par quitter la salle, preuve s’il en est que la première partie de la performance peine à convaincre. 

Reconversion d’un cow-boy américain 

Cependant, la seconde partie de la représentation, axée sur l’un des comédiens, un homme à lunettes un peu enrobé, démontre comment l’ancien cow-boy tente d’humaniser un bout de bois. Formant, spontanément, un arc-de-cercle autour du comédien, le public écoute attentivement ce drôle d’homme qui interagit avec nous pour fabriquer ce bonhomme en bois. Nous nous demandons parfois ce que nous faisons assis là à écouter un homme parler à un bout de bois, mais les spectateurs passent tout de même un bon moment, ne serait-ce qu’en vertu de l’excellente incarnation du perfomer made in USA par le comédien. De fait, celui-ci nous réveille à grands coups d’anglais américanisé avec des phrases explosives: «Are you ok Programme Commun?» ou, pour tester notre réactivité au sujet du bout de bois: «Ohhh he has no nose»… Dans cette performance, nous sautons du coq à l’âne, ce qui au fond ne dérange pas réellement; il semblerait que cela soit la sensation qu’ont voulu nous communiquer les comédiens: le flou. Une sorte de flou léger et entraînant qui plutôt que de nous gâcher le moment avec des «pourquoi?» les remplace par des «bon, pourquoi pas?».

The Wide West Show! élabore une improvisation sur le devenir du cow-boy dans un monde qui a tout fait pour le tuer. Sans cesse en mouvement, les humains n’ont plus le temps de s’asseoir dans un bar pour déguster un bon whisky. Sans cesse stressés, ils ont besoin de cours de fitness ou de maniement du lasso, afin de retrouver un tant soit peu de joie. Au final, comme on peut le constater avec l’histoire du bonhomme de bois, peut-être que la solution à ce problème eudémonique réside dans le calme et la construction de quelque chose. Bien que le sens de cette représentation ne se révèle pas explicite, notamment en mêlant des éléments hétérogènes sans liens forts, nous admirons le travail physique des comédiens, ainsi que leur caractère explosif.

En somme, un spectacle à consommer avec modération.

2. Le pot-au-feu de Granma. Les trombones de La Havane

Après un succès l’an dernier avec Cargo Congo-Lausanne, le collectif Rimini Protokoll de Stefan Kaegi offre aux spectateurs un plat de résistance savoureux et préparé avec soin. La fable de la représentation décrit la situation actuelle de l’île de Cuba, plus d’un demi-siècle après la révolution socialiste de Fidel Castro. Une île qui fait face aux défis contemporains, notamment une ouverture progressive qui remet en cause les acquis de la révolution. Granma. Les trombones de La Havane appartient au genre du théâtre-documentaire, spécialité de Rimini Protokoll, avec des comédiens-personnages qui viennent sur le plateau nous conter leur parcours. Dans le présent cas, le projet s’interroge sur le rôle de la famille cubaine, point névralgique du régime; car, après tout, la base de tout Etat n’est-elle pas la famille, sorte de microsociété au sein d’un plus vaste ensemble?

Récits de vie

Le spectateur assiste aux récits de Diana, Christian, Milagro et Daniel, quatre citoyens cubains avec leur vision des choses et leurs expériences. Ceux-ci forment un groupe de musique, au sein duquel ils jouent du trombone. Tour à tour, ils expliquent au public les grands événements qui ont marqué l’île ces soixante dernières années, et comment ils y vivent au quotidien. Sur le plateau, le décor s’avère fondamental pour la compréhension de ce qui se déroule sous nos yeux. Drapeaux cubains, tribune politique et écrans contribuent à l’édifice d’une atmosphère pittoresque, comme si Stefan Kaegi souhaitait faire correspondre l’ambiance de sa pièce à nos représentations cubaines imaginaires. On soulignera, entre autres, la présence d’une machine à coudre située à droite du plateau et sur laquelle, chacun à son tour, les comédiens s’adonnent à coudre un drap représentant une ligne du temps. Plus la couture du drap avance et plus le temps de l’histoire se rapproche de notre époque. Le temps devient un élément central de la pièce, car il s’agit de jouer sur la dichotomie entre la génération actuelle – n’ayant pas vécu la révolution – et l’ancienne.

Pour ce faire, Granma. Les trombones de La Havane jongle avec les différents supports: discours oral, usage de la vidéo, conférences Skype et musique, proposant ainsi un théâtre réflexif, dans la lignée du dramaturge allemand Bertolt Brecht. Celui-là même qui apporta à la dramaturgie occidentale la théorie de la distanciation (Verfremdungseffekt), littéralement «effet d’étrangeté». La combinaison entre, d’un côté, notre identification aux personnages, par le biais de leurs récits de vie et, de l’autre, leur distanciation – la brève prise de conscience que nous assistons à une illusion – se manifeste ici par les différents intermèdes musicaux effectués par le quatuor.

Un dialogue entre le public et la troupe

Le dispositif proposé par le metteur en scène brouille progressivement les frontières entre la fiction et la réalité. L’utilisation des conférences Skype transmet des témoignages réels de personnes existantes, et ce afin d’entendre les interventions de membres de la famille des comédiens tels que la grand-mère de Milagro ou le grand-père de Christian, ce qui vient confronter les points de vue des différentes générations de Cuba. En plus de ces témoignages directs, lorsque les comédiens digressent de manière historique sur des figures controversées de l’histoire cubaine comme le général Arnaldo Ochoa Sánchez, ceux-ci impliquent frontalement le public dans leur discours. Ils se feront même un plaisir de recruter des spectateurs pour jouer au baseball avec eux, en signe de protestation contre l’injustice dont souffre l’île. L’idée étant que le dispositif utilisé, à savoir le témoignage mêlé aux images d’archives, fasse réfléchir le public – suisse en l’occurrence – sur ses a priori à l’égard de Cuba. 

Avec Granma. Les trombones de La Havane, le collectif Rimini Protokoll amène Cuba en Suisse. En combinant les médiums, le spectacle ancre sa fable dans un univers cohérent et immersif, au sein duquel le spectateur réfléchit en observateur critique et en tire une expérience enrichissante. 

Un met concocté avec soin et qui ne nous laisse pas indifférent.

…. Pour la lire la suite de ce dossier sur Programme Commun, une seule chose à faire: commander notre cinquantième édition!


Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédit photo: © Dorothea Tucher

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