Antigone à l’ère du déchaînement médiatique

Article inédit – Malika Brigadoi

Castellinaria est un festival dédié à la jeunesse, comme en témoigne son public cible ainsi que ses quatre jurys des jeunes. Cette 33e édition s’est déroulée entièrement en ligne et a proposé une programmation de qualité – tant au niveau narratif et esthétique que technique. Dans la compétition Young concouraient huit films, dont Antigone de Sophie Deraspe. Celui-ci figure dans le palmarès révélé samedi dernier, puisqu’il a été remarqué par les deux jurys de sa catégorie. Il a en effet reçu une mention du Jury Fuori le Mura et le Prix «Environnement et santé: qualité de vie» de son homologue italophone.

Antigone (Nahéma Ricci) a fui son pays natal et rejoint le sol canadien avec sa sœur (Nour Belkhiria), ses deux frères et leur grand-mère, après la mort brutale de leurs parents. Elle se bat contre la loi et l’injustice pour défendre son frère Polynice, en dépit de la morale officielle et des actes contestables de ce dernier. Antigone est prête à se sacrifier pour lui, mais n’est-il pas le seul maître de ses choix? Là n’est pas la question: Antigone porte un message sur la justice étatique – en s’attaquant intelligemment à ses absurdités –, la famille, la construction de soi et les combats que chacun choisit de mener.

La réalisatrice, qui n’en est plus à son coup d’essai, remet au goût du jour l’antique tragédie homonyme de Sophocle, dans son cinquième long métrage. Elle conserve les prénoms grecs et le phrasé poétique et traduit le chœur par les médias de masse. Les paroles et les images de l’héroïne deviennent virales sur les réseaux sociaux. Ces séquences montrent la fragilité de la sphère privée face à la surmédiatisation et combien il est difficile de maîtriser le feu une fois que l’étincelle a pris. Ce battage médiatique permet à Antigone de rallier les foules à sa cause, mais lui est également défavorable puisqu’il crée, en manipulant les images pour augmenter leur audimat, des amalgames malheureux entre son combat et ses origines arabes d’un côté, et l’islamisme politique de l’autre.

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La composition de l’image et le choix des couleurs charment le spectateur et portent un message fort sur la psychologie du personnage d’Antigone. Nahéma Ricci, découverte en casting sauvage – comme la majorité des autres interprète – incarne avec brio une jeune femme courageuse, sensible, vertueuse et à l’écoute de son cœur qui doit opérer un choix cornélien entre son avenir et son frère. Le montage, maîtrisé jusqu’à la fin, est très justement rythmé avec des contrastes considérables entre des séquences en centre pour jeunes délinquants et d’autres portant ce fameux discours médiatique, ce qui entretient le cercle vicieux dans lequel se trouve Antigone.

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Antigone a su briller par ses qualités technique, narrative et esthétique. Le film prône des valeurs telles que l’empathie et le soutien. Il transporte et divertit ses spectateurs tout en ayant une grande portée philosophique et sociale. Le long métrage a d’ailleurs été choisi pour représenter le Canada aux Oscars dans la catégorie du meilleur film international. Un film émouvant et juste, qui touche à une multitude de sujets et qui donne envie de découvrir les futures réalisations de la cinéaste québécoise Sophie Deraspe.

Crédits photos: © Ligne 7

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