Comment vivre la disparition et le deuil, d’après Emmanuel Carrère

Les mercredis du cinéma – Ivan Garcia

Dans le cadre de la 52e édition du festival nyonnais Visions du Réel est projeté le premier film documentaire d’Emmanuel Carrère, intitulé Retour à Kotelnitch. Un long-métrage qui mêle l’histoire d’une petite bourgade russe nommée Kotelnitch à l’histoire familiale du romancier et, plus spécifiquement, au récit d’une disparition. Un moment de cinéma qui laisse songeur.

L’édition 2021 de Visions du Réel a décerné son prix d’honneur au romancier, scénariste et journaliste français Emmanuel Carrère. L’écrivain, publié aux Editions P.O.L, est devenu célèbre pour sa mise en scène de soi dans ses écrits. Ceux-ci, tous basés sur des expériences réelles telles que dans L’Adversaire (P.O.L, 2000) où l’auteur retrace l’affaire Jean-Claude Romand, rencontre ce dernier et assiste à son procès, ou plus récemment l’un des best-sellers de la rentrée littéraire de septembre dernier, Yoga. Dans ce dernier ouvrage, Emmanuel Carrère y retrace – entre autres – sa dépression, la manière dont il a vécu les attentats de Charlie Hebdo… En somme, l’auteur de Retour à Kotelnitch utilise le réel comme matériau, il parle de choses qu’il a vécues ou qui ont réellement existé, il rencontre des personnes réelles – et non pas fictionnelles –, c’est une sorte de «littérature du réel» («narrative non-fiction», dirions-nous en anglais). Mais là où un documentaliste ou un écrivain tenteraient d’être objectifs, de ne pas se mettre soi-même en scène pour raconter une histoire universelle, Emmanuel Carrère écrit sur lui et parle de lui tout en abordant un sujet plus large et vaste. C’est le même dispositif que le spectateur admire dans Retour à Kotelnitch

«Que ce soit dans ses ouvrages, ou dans son approche à l’image et au cinéma, même de fiction, Carrère s’intéresse essentiellement aux fragments de vie, aux extraits de “réel”, qui surgissent en creux, dont il s’empare en revendiquant une position de témoin subjectif.» (Communiqué du festival Visions du Réel)

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Retour au pays des souvenirs

Sorti en 2003, Retour à Kotelnitch retrace les trois voyages effectués par Emmanuel Carrère et son équipe dans la petite ville de Kotelnitch, située à 800 km à l’est de Moscou, et mêle plusieurs séquences de tournage prises lors des différents périples. L’agencement de celles-ci ne suit pas forcément un ordre chronologique, puisque le long-métrage s’ouvre sur le dernier voyage en date. Dans la première séquence, trois gaillards, Emmanuel Carrère, son interprète russe Sacha et le chef opérateur Philippe, boivent de la vodka et discutent dans un train – à première vue le Transsibérien. Tout en buvant et en fumant, ils tiennent des propos obscurs évoquant l’assassinat d’une jeune femme appellée Ania, de leur rencontre avec un certain Sacha Kamorkine…

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Une transition nous dévoile leur arrivée chez une vieille dame, Galina Sergueivena, la mère d’Ania, une jeune femme que le trio a rencontrée lors de ses deux voyages précédents et qui avait intrigué Carrère. Celle-ci, femme d’un officier du FSB – anciennement le KGB – nommé également Sacha, comme l’interprète de Carrère, a été massacrée à la hache avec son bébé par un fou. Lors de leur «retour à Kotelnitch», l’équipe part à la rencontre de sa mère pour lui ramener des photographies et des cassettes VHS d’un de leur tournage où apparaît Ania avec son fils. Ils sont ainsi conviés à la «cérémonie du souvenir» qui prendra la forme d’une commémoration suivie d’un repas familial et sera le point culminant du documentaire. 

Si cette première histoire contribue à créer un fil narratif qui se poursuit durant tout le long-métrage, ce n’est pas l’unique piste que couvre le documentaire, car Emmanuel Carrère profite de ce voyage russe pour renouer avec la langue de Pouchkine – la langue de sa mère – et partir, en quelque sorte, sur les traces de sa famille, notamment de son grand-père maternel, émigré géorgien en France, qui a collaboré sous l’Occupation et a mystérieusement disparu à la Libération. Un secret de famille, précieusement conservé par la mère de l’auteur, avec lequel il souhaite renouer et faire, à sa manière, son deuil. Emmanuel Carrère s’était d’ailleurs rendu une première fois à Kotelnitch en tant que reporter pour Envoyé spécial, pour réaliser un reportage sur un soldat hongrois disparu pendant la Deuxième Guerre mondiale et interné depuis cinquante-six ans dans un hôpital russe. Deux histoires fortement liées qui sont encore complétées par la disparition brutale d’Ania. 

«J’ai compris pourquoi l’histoire du Hongrois m’avait tant bouleversé. Lui aussi a disparu en septembre 44 ; lui aussi s’est perdu là où se perdent ceux qui ne sont ni vivants, ni morts. Mais lui, cinquante-six ans plus tard, il est revenu. Il est revenu d’un endroit qui s’appelle Kotelnitch où j’ai voulu aller à mon tour. Kotelnitch, pour moi, c’est là où l’on va quand on a disparu.» 

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Un voyage russe

Rapidement, Emmanuel Carrère endosse le rôle principal du documentaire en se mettant en scène – la caméra le suit et embrasse souvent son point de vue – et sa voix-off prend en charge la narration du film, racontant les événements de manière subjective. Comme évoqué précédemment, l’enchaînement des plans et des séquences du long-métrage n’est pas forcément chronologique et, souvent, des séquences de tournage plus anciens viennent s’intercaler comme pour donner une image à un souvenir tel que la rencontre d’Ania et d’Emmanuel Carrère dans la «Troïka», un bar miteux de Kotelnitch. Vingt ans plus tard, on constate que des progrès techniques considérables ont été accomplis dans le domaine de l’image, vu l’esthétique de certaines séquences qui semblent, en 2021, très datées. 

«J’ai fêté mes quarante-trois ans pendant le montage. Ce jour-là, le 9 décembre 2000, ma mère m’a dit: tu sais, cela me fait drôle, tu as atteint l’âge de mon père – comme on dit l’âge du Christ, sous-entendu celui de sa mort.» (Emmanuel Carrère dans son livre «Un roman russe»)

A la manière d’un retour aux origines, le périple final du cinéaste à Kotelnitch semble être une forme de processus de deuil qu’il effectue sur son grand-père disparu. Dans les dernières séquences du long-métrage, la caméra effectue un gros plan sur un mur de la chambre d’hôtel du protagoniste et révèle une série de photographies épinglées, dont des notes sur le tournage avec Galina. Parmi celles-ci, on trouve l’image du grand-père de l’auteur, tel un fantôme qui hanterait le scénariste.

Dans son récit Un roman russe (2007), l’auteur reprend presque mot pour mot des citations de Retour à Kotelnitch, l’ouvrage étant en effet consacré en partie aux événements exposés dans le film. Mais Carrère n’est pas seul dans ce processus de deuil, puisqu’il accompagne et filme la mère d’Ania dans ce cheminement vers la «cérémonie du souvenir». Ce faisant, l’équipe de tournage vit aux côtés de cette dame le quotidien de celle-ci, l’aide par exemple à transporter une table empruntée chez les voisins, la filme en train de cuisiner, discute avec ses amis et filme le repas de famille… 

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Un travail sur le deuil et la disparition 

Au cœur de leurs échanges, il y a évidemment le souvenir d’Ania que les prises de vues de l’équipe de tournage contribuent à faire «ressusciter», pour reprendre les termes de Galina Sergueievna. A ce propos, dans le long-métrage, une séquence du premier voyage montre Ania en train de jouer de la guitare et de chanter une chanson patriotique russe à l’équipe de tournage, comme pour redonner vie à son fantôme, après sa mort. En liant son histoire personnelle à d’autres histoires, le réalisateur ancre son film et donne – à notre avis – plus de profondeur à son propos et aux images qu’il a retenues. 

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Retour à Kotelnitch propose un voyage dans une ville peu connue du monde et où, comme ailleurs, la vie poursuit son cours au milieu des drames quotidiens. En mettant en parallèle sa propre histoire et celle des gens de Kotelnitch, l’auteur ne se contente pas d’exprimer le malheur des autres, mais aussi de signifier le sien. Pour le dire crûment, il se met à nu. Peut-être est-ce là l’un des principaux atouts de ce travail? Parler des autres tout en parlant de soi. On reproche souvent aux artistes d’être trop «voyeurs», de souvent critiquer ou dépeindre les autres «sans se mouiller». Loin de l’objectivité déclarée du genre documentaire, Retour à Kotelnitch embrasse la subjectivité d’une personne et, par ce biais, nous met en relation avec d’autres qui vivent la même chose. Une manière singulière de respecter l’autre et de faire son deuil.

«Le montage fini, je suis retourné à Kotelnitch pour montrer le film à ceux qui en étaient devenus les acteurs, Sacha en tête. J’appréhendais sa réaction. Nous avons regardé ensemble la cassette VHS que j’avais apportée sur sa télé, si vieille que j’ai été étonné de voir les images en couleur. A la fin, Sacha m’a longuement dévisagé, en silence, et enfin dit ceci: “C’est bien. Tu n’es pas seulement venu prendre notre malheur : tu as apporté le tien.”» (Emmanuel Carrère dans son dernier ouvrage «Yoga»)

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Le documentaire Retour à Kotelnitch est disponible pour 5 francs sur le site du festival du mardi 20 avril au vendredi 23 avril 2021 à 11h00.

Crédits photos: © Diaphana Films

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