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«Costa Brava, Lebanon»: par-delà la nostalgie

Les mercredis du cinéma – Alice Bruxelle

Inscrit dans la «Sélection Cinéfondation» du Festival de Cannes 2016, le premier court-métrage de Mounia Akl, Submarine, inaugurait déjà un jeune talent dans le paysage cinématographique. Costa Brava, Lebanon en est la confirmation. Soumis aux Oscars 2022 pour représenter le Liban, mais non retenu dans les nominations, le film dresse le portrait intime d’une famille sur fond de crise politique. Le Regard Libre a eu le privilège de s’entretenir avec la cinéaste (interview séparée à paraître prochainement).

Dans Submarine, Hala, le personnage principal, incarne la puissance d’un roc. Devant le vaisseau fantôme qu’est devenue la ville, elle marche à contre-courant des habitants libanais en fuite. Elle impose sa résistance en continuant à danser. Les couches successives de déchets, à l’image des vagues de la mer, n’ont aucune chance d’ébranler ce rocher. Submarine est un court-métrage d’anticipation. Cinq ans séparent la sortie de Submarine et celle de Costa Brava, Lebanon. De la dystopie à la réalité, le temps est parfois court. Dans ce nouveau film, Mounia Akl se saisit avec brio de l’intimité familiale pour traduire une réalité contre laquelle se battent encore aujourd’hui les habitants du Liban.

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Depuis 2015, des tonnes de déchets s’entassent dans les rues libanaises suite à la fermeture de la plus grande décharge du pays. Même si le gouvernement tente de trouver des solutions à court-terme, notamment avec l’enfouissement des déchets ou leur incinération, le peuple libanais dénonce ces fausses solutions qui cristallisent davantage les tensions, pour ne pas dire la rupture, entre la population et son gouvernement.

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Refuge utopique

La rupture, la famille Badri de Costa Brava, Lebanon a été contrainte de la choisir depuis huit ans. Perchés en haut des collines surplombant Beyrouth, ils ont investi un ermitage idyllique, qui rappelle la beauté et la gloire d’un Liban d’autrefois. Si Hala incarne la résistance du rocher, Costa Brava, Lebanon renouvelle la métaphore minérale en dévoilant dans la scène d’ouverture la statue en pierre du président libanais couchée et emmaillotée dans un camion. La caméra suit le trajet du véhicule dans un long travelling, sous la huée des passants. Démonstration d’une gloire indécente ou rêve d’un cortège funèbre symbolisant la fin d’un Liban à jamais perdu? La frontière est ténue.

Cette sculpture mégalomaniaque finit sa course sur le terrain jouxtant l’enclave paisible de la famille Badri. Ce terrain appartenait à Alia (Yumna Marwan), sœur de Walid (Saleh Bakri), mais elle a été expropriée sur ordre du gouvernement. Ce bouclier contre la réalité pestilentielle de Beyrouth est transformé en une décharge à ciel ouvert. Dès lors, ce reliquat de paradis voit ses frontières brouillées. L’eau devient rouge, les montagnes verdoyantes font place à un amoncellement de sacs poubelles, le gris colonise le bleu du ciel. Le paradis devient enfer selon une métaphore relevant du lieu commun. A mesure que les déchets s’approchent du seuil de la porte, ressurgissent tourments et tensions au sein de la famille Badri.

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La cinéaste situait Submarine dans les rues d’une ville fictive, qu’on devine être Beyrouth. L’action de Costa Brava, Lebanon s’ancre dans un seul espace. Ex-militants politiques, le couple Souraya (Nadine Labaki) et Walid ont opéré une rupture radicale avec Beyrouth, qu’on ne voit jamais. La ville appartient au passé. Seuls témoins de la réalité militante, les voix monocordes des journalistes et les images médiatiques font quelques incursions dans cette bulle fragile. La mise en abyme est subtilement amenée: la déliquescence du microcosme familial va de pair avec celle du macrocosme urbain. Sans échappatoire possible, les deux subissent en parallèle leur lente dégradation.

Conflit à visage humain

Mounia Akl confie qu’elle a souhaité capter les répercussions politiques sur l’intimité familiale. Costa Brava, Lebanon déjoue le piège de la caricature misérabiliste où n’apparaît que le pathos. Au contraire, si la zone respirable grignotée par les ordures s’amenuise progressivement, elle symbolise l’image de leur propre existence coincée entre la nostalgie d’un passé perdu et la possibilité de construire leur propre futur radieux. Souraya rêve de son ancienne vie de chanteuse à succès, l’adolescente Tala (Nadia Charbel) phantasme sur le jeune ingénieur responsable du projet de la décharge. La cinéaste réalise un habile emboîtement de mondes personnels où chacun, à l’image de l’air irrespirable, converge vers sa propre asphyxie. Walid en est l’image emblématique, entre surprotection et violence.

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La rupture interne est inéluctable: ils reprennent séparément le chemin de Beyrouth. Cette rupture ouvre une brèche d’espoir, comme une réponse affirmative à l’appel beyrouthin pour retrouver sa gloire d’antan. Un appel à ne pas prendre la vie trop au sérieux sont les derniers mots de la grand-mère Zeina. Les rires remplacent les masques à oxygène, la danse et le chant se substituent aux manifestations de mécontentement. Costa Brava, Lebanon témoigne de l’immanence de la vie, malgré les vicissitudes. Une fleur a éclos sur une décharge.

Ecrire à l’auteure: alice.bruxelle@leregardlibre.com

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