«First Cow»: Kelly Reichardt poursuit sa marche à contre-pied du cinéma

Les mercredis du cinéma – Alice Bruxelle

Alors que de plus en plus de réalisateurs succombent à l’attractivité des grandes plateformes et à leur esthétique efficace, mais un brin répétitive, la réalisatrice américaine Kelly Reichardt, elle, puise sa force dans son indépendance. Chacun de ses films minimalistes et à petit budget est une tesselle qui, mis bout à bout, forme une mosaïque de l’histoire américaine couturée et modeste. Son septième long-métrage, First Cow sorti le 9 juin dernier dans les salles suisses s’installe au début de la Conquête de l’Ouest.

Les œuvres de Kelly Reichardt, c’est contempler un feu: réconfortant, familier, atemporel. Nous sommes fascinés sans réellement savoir pourquoi. Du bois et une allumette pourtant. Mais le feu porte en lui un pouvoir contradictoire: celui de faire vivre ou de détruire. Du bois et une allumette, et le poumon de la planète se meurt. Du bois et une allumette, et les premiers hommes ont réussi à survivre. Ce point de basculement de la connaissance à la destruction, à l’image du mythe de Prométhée, façonne First Cow.

Alors que son premier western La Dernière Piste (2011) se jouait en 1845, ici, nous sommes en 1820, période charnière où la conquête de l’Ouest n’est pas encore à son apogée, mais file fatalement vers son destin. Deux voyageurs solitaires, Cookie Figowitz (John Magaro) et King-Lu (Orion Lee) se lient d’amitié et montent une petite affaire de vente de beignets en volant le lait à la seule vache de la région, appartenant à un riche propriétaire rancunier. Ce dernier, apprenant le méfait, part à leurs trousses. En parvenant à capter les quatre accords essentiels – la nature, les hommes, l’amitié et la solitude – Reichardt remonte le fil de l’histoire et saisit sur le fait comment la partition s’est déréglée.

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Remonter le temps

River of Grass (1994) est le premier long-métrage de Reichardt mais aussi le point de chute de son regard sur l’Amérique. A partir de là, la cinéaste fait un -roulé de l’histoire américaine jusqu’à se poser au début du XIXe siècle, au temps des premiers trappeurs et d’un capitalisme encore à ses balbutiements. Vingt-sept ans avant la sortie de First Cow, River of Grass annonçait déjà ses prémices: une des premières scènes du film montre le personnage de Cozy, jeune américaine tiraillée entre sa condition réelle et son rêve d’ailleurs, remplir le biberon de son enfant avec du Coca-Cola accompagnée par cette phrase en voix-over: «J’ai entendu dire que le lien mère-enfant commence dès la naissance». Le soda remplace le lait de la terre-mère nourricière. A quel moment la rupture s’est-elle effectuée? A quel moment avons-nous coupé le cordon? 

L’histoire de cette rupture, c’est le cinéma de Reichardt. Sa genèse se trouve dans First Cow, signifiant littéralement la première vache qui, comme Prométhée, donne de quoi nourrir les hommes, mais aussi de quoi les faire s’auto-détruire. Les deux personnages trouveront en effet leur bonheur dans le lait qu’ils dérobent à un notable cosmopolite, ingrédient nécessaire pour cuisiner des beignets et les vendre dans une sorte de marché primitif. Inéluctablement, leur affaire prend une ampleur qui leur échappe. Le notable en prend très rapidement connaissance et voit en eux l’opportunité de transformer leur marché de «cul-terreux» en un fructueux business à San Francisco.

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Là est la rupture. L’échelle humaine est devenue inhumaine. 180 ans plus tard, nous retrouvons Cozy et Lee, dans River of Grass, deux âmes esseulées et encerclées par les autoroutes arachnéennes de la Floride. A la nature, l’entraide, et l’amitié ont succédé l’industrialisation, la méfiance et l’individualisme. Un individualisme qui revient de manière prégnante dans Wendy et Lucy (2008), son troisième long-métrage où Wendy, contrainte financièrement au vagabondage, tente de rejoindre l’Alaska pour y trouver un emploi. Interprétée par Michelle Williams, dont nous saluerons l’élasticité de son bagage artistique allant de Marilyn Monroe à une quasi-sans-abri, Wendy se confronte à l’indifférence systémique qui n’est guère dénoncée en se gargarisant de misérabilisme comme un certain cinéma loachien sait si bien le faire. Au contraire, les personnages semblent toujours agir selon un système qui les dépasse. Ici, tout le monde a des problèmes et espérer une main tendue relève de la folie pure.

L’arme du crime: des beignets

A propos de River of Grass, la cinéaste commentait dans un entretien avec Todd Haynes, son producteur: «Nous nous sommes demandés si le personnage de rebelle solitaire typique des road movies pouvait encore exister dans les années 1990, quand même les Burger King ont pour slogan ‘Break the rules’». Cozy et Lee sont les antihéros d’un road movie qui n’en est pas un: fuyant un crime qu’il n’ont pas commis, ils ne dépasseront même pas le premier péage; 25 cent leur manquait. Tout comme Cookie et King-Lu sont les antihéros d’un western qui n’en est pas un. Alors que les longs travellings sur les grands espaces de l’Ouest américain sont le plus souvent plébiscités par ce genre, First Cow frappe par un format d’image carré (4:3) confinant le peu d’action dans un espace étriqué, celui de la forêt. Point de vallées sauvages et d’étendues désertiques synonymes de la grandeur d’outre-Atlantique, la caméra reste à portée des deux hommes et de la nature, comme si elle ne voulait pas trahir le lien indissociable entre les deux entités. La nature et l’humain forment un tout. Le récit n’est pas une fuite en avant et linéaire, mais est ponctué par une répétition de gestes simples et rudimentaires: traire la vache, cuire les beignets dans le poêle à bois, les vendre au marché. 

Loin d’être une histoire de conquête, First Cow met en scène la naissance d’une amitié, de deux hommes solitaires qui se rencontrent par hasard et qui acceptent de s’entraider, dont le seul crime est le vol de lait pour le transformer en beignets. Le film s’ouvre sur une citation de William Blake: «The bird a nest, the spider a web, man friendship». Véritable force vitale, l’amitié, tout comme la nature, est ce qui constitue l’essence originelle de l’humain. Alors que les colons sont occupés à bâtir, exploiter, tuer, l’amitié se perçoit comme une enclave touchante qui résistera jusqu’à la fin. Avec une narration minimaliste, des dialogues rares, une musique discrète mais maîtrisée et un rythme lent, Reichardt se refuse à faire du cinéma grand public et attendu. 

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En prenant les codes de différents genres à rebours, elle nous invite à entrer dans l’intériorité du cinéma. Elle transforme la grande histoire de l’Amérique en récits de petites gens. Elle nous apprend aussi que la grandeur s’atteint avec une seule échelle: l’échelle humaine.  

Ecrire à l’auteure: alice.bruxelle@leregardlibre.com

Crédits photos: © Allyson Riggs

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