«Pinocchio»: la beauté d’une entrée dans la répétition

Le Regard Libre N° 65 – Giovanni F. Ryffel (courrier des lecteurs)

Le film Pinocchio de Matteo Garrone porte sur le grand écran la fable de Carlo Collòdi que chaque enfant italien a entendue et aimée, que ce soit à l’école, à la télé ou avant de se coucher. S’il est une histoire qu’on peut toujours écouter ou regarder, c’est cette histoire qui parle aux petits qui s’émerveillent et aux grands qui comprennent par leur expérience cette fable allégorique. Le film de Garrone a le mérite de nous faire expérimenter ces symboles comme des réalités vivantes et non pas de simples représentations de la «bonne morale».

C’est pourquoi je ne parlerais pas, comme Loris S. Musumeci, d’ «un Pinocchio dans la continuité, mais raté», (titre de l’article paru sur leregardlibre.com, le 8 juillet 2020), mais plutôt d’ «un Pinocchio dans la continuité, donc une vraie fable». Dans l’article auquel je me réfère, l’auteur avait justement mis en lumière certaines limites du film, mais sans trop s’y attarder: «les dialogues qui ne volent pas très haut» et un rythme qui ne connaît pas de grandes variations. Des erreurs qui, à ses yeux, rendent le film raté.

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Pour ma part, j’ai trouvé ce film incroyable. Je savais bien que je n’allais pas voir un Tarkovski – et pourtant j’en ai vus des films comme ça, et avec plaisir! – et ainsi je l’ai accueilli pour ce qu’il était. Une fable. Notre fable d’enfance. Vraiment, je me suis replongé dans l’italianité de certains caractères, dans l’éternité de la fable, dans l’enfance d’un rêve. Un Pinocchio pour une fois attachant et non seulement casse-pieds, un Geppetto émouvant et non moralisant, et que dire de ces costumes magnifiques, de ce maquillage hors pair et de ces paysages et ces ambiances de rêve! J’ai été saisi, ça m’a permis de retrouver une naïveté qui ne refuse pas les bons sentiments, la simplicité de la trame et de la petite morale pour enfants.

Les dialogues ne volent pas très haut? Peut-être, mais peut-être est-ce aussi l’art de la fable même de Pinocchio de découvrir la profondeur de la vie dans la simplicité: qu’y a-t-il de plus important pour un enfant que de découvrir à quel point c’est important de faire un effort pour son papa? C’est tout banal, et pourtant… Toute une vie pour le comprendre, et quelle profondeur ça recèle. Mais il ne faut pas que ce soit à la fable de la dire, cette profondeur, sous peine d’en faire une tragédie sérieuse. Non, elle doit rester simple, allégorique, légère.

Je n’ai pas vu le temps passer tant les personnages entraient de manière colorée et caractéristique dans la tradition de la fable de Pinocchio. Les aventures de Pinocchio sont toujours les mêmes et j’aurais été profondément déçu de les retrouver réinterprétées bizarrement juste pour le goût de la créativité. Au contraire, le fait de m’emmener dans un rythme linéaire et «sans surprise» – parce que je connais déjà l’histoire aussi – m’a permis de laisser de côté mes attentes d’avoir un film original pour me concentrer juste sur la valeur de sa simplicité.

Le «déjà su» a été pour moi l’occasion de faire cette expérience qu’on ne fait plus aujourd’hui, mais que faisaient les anciens et que font les enfants: l’expérience d’entrer dans la beauté de la répétition. Combien de fois j’ai vu le plaisir qu’ont les enfants à réécouter le même morceau. Combien de fois les mêmes passages déjà connus, lents et longs de l’Illiade ont été répétés et pour cela appréciés. Cela ne correspond guère à notre sensibilité moderne. Ni à la mienne en particulier. Mais, pour une fois, j’ai pu comprendre quelle valeur pouvait avoir cette «banale répétition»: pouvoir entrer dans une allégorie comme dans un rêve qui nous appartient.

Giovanni F. Ryffel est professeur de philosophie et d’italien dans un lycée tessinois. Il a été rédacteur pour Le Regard Libre de juillet 2018 à septembre 2019.

Crédit photo: © Ascot Elite Entertainment

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