«Sky Rojo» et nuages menaçants

Les plateformes ciné du samedi – Kelly Lambiel

De bon augure le soir, un ciel rouge est plutôt signe de mauvais présage le matin. A l’image du dicton, la nouvelle série Netflix, «Sky Rojo», séduit au premier abord, rend perplexe dans un second temps. Sexy au coucher, dérangeante au réveil; attrayante dans la nuit, déplaisante à la lumière du jour. Où se situe le malaise?

Une esthétique sulfureuse et décalée

Pour Álex Pina et Esther Martínez Lobato, il s’agissait de frapper fort, tout en profitant de la fantastique tribune offerte par le succès mondial de La casa de papel pour s’emparer de sujets de société qui les touchent. En attendant la fin des péripéties du Professeur et de ses acolytes, les créateurs nous plongent à nouveau dans l’univers de anti-héros au grand cœur. Cette fois, Coral (Verónica Sánchez), Gina (Yany Prado) et Wendy (Lali Espósito) ne sont pas des criminelles. Elles sont, au contraire, les victimes. Victimes de la misère d’abord, de leurs oppresseurs ensuite et, enfin, du système qui les rend vulnérables. La thématique est sombre et dure, mais pas de mélodrame à l’horizon car, même si la question centrale est la prostitution, le traitement accordé au sujet reste, pour le moins, déjanté.

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Entre humour et violence, tendresse et indécence, suspense et romance, nous voilà contraints à suivre, presque à bout de souffle, trois jeunes femmes dans leur quête d’indépendance et de liberté. Courses-poursuites, armes, drogue, latin lovers musclés, antagonistes caricaturaux et nudité sont de la partie. D’aucuns s’imaginent déjà face à une espèce d’énième Fast and Furious; j’y vois, pour ma part, toutes les qualités d’une narration truculente et soignée, façon Guy Ritchie. Rien à redire donc sur la forme, dans l’absolu du moins. Il faut le reconnaître, le format court des épisodes de vingt-cinq minutes, les jeux de caméras, la beauté de certaines images, les répliques cinglantes et le caractère attachant et un peu ridicule des personnages peuvent emporter et, dans un premier temps, donner à penser qu’il est original de sensibiliser et d’aborder ainsi la question de la traite des êtres humains.

Finalement, pourquoi ne pas «rire» de ce qui fait pleurer? En grande lectrice et admiratrice du théâtre de l’absurde, je suis plutôt coutumière et favorable au fait d’amener un peu de «légèreté» autour de sujets très controversés. D’ordinaire, je trouve que la catharsis inversée, à savoir se mettre d’abord à distance par le plaisir et le rire pour ensuite procéder à une sorte d’identification et de questionnement plus profond, est une arme redoutable d’efficacité. Or, force est de constater que, dans le cas de Sky Rojo, quelque chose, pour moi, cloche et peut même devenir, en un sens, dangereux. De spectatrice à voyeuse, j’éprouve au final le désagréable sentiment d’avoir endossé, l’espace d’une saison, le rôle de complice de ce trafic répugnant.

Le contraste avec une réalité crue

En premier lieu, parce que j’ai regardé des actrices à la plastique de rêve, la plupart du temps dénudées et dans des positions plus lascives les unes que les autres, dénoncer le statut de femmes-objets. Non pas que je prétende qu’il faille cacher son corps, s’interdire d’être sexy ou de parler crument pour être crédible lorsque l’on veut défendre la cause féministe, au contraire. Mais était-ce vraiment nécessaire de faire sucer aux actrices des doigts en gros plan alors que la voix-off de Coral explique que les clients affectionnent particulièrement de pratiquer la double pénétration ou la sodomie, même si le décalage entre le discours et l’image peut produire un effet intéressant? Est-ce que voir des jeunes femmes en porte-jarretelles lécher et se délecter d’un gâteau géant en forme de phallus aide réellement à sensibiliser à la cause? Est-ce qu’on ne pouvait franchement pas se passer de la scène du car wash sexy?

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En second lieu, parce que, probablement atteinte des syndromes de Stockholm et Pretty Woman par procuration, je me suis surprise à penser que l’histoire d’amour entre le proxénète et son employée, ou la prostituée et son client, étaient en quelque sorte «choues» parce que bien présentées. Là encore, loin de moi l’idée de vouloir réduire le monde à une dichotomie simpliste séparant les bons des méchants, mais enfin, ce n’est pas parce que la belle gueule et les abdos de Moisés (Miguel Ángel Silvestre) sont agréables à regarder et que le jeune homme s’avère être un dur au cœur tendre, qu’on va me faire oublier que le type maltraite des femmes!

Certes, en parallèle, d’autres moments et personnages posent de vraies questions; démontrent, par un mot ou un regard, toute l’affliction, l’injustice, le dégoût, le mal-être ou la haine que peuvent ressentir les filles pour leurs clients ou leurs maquereaux. On touche alors à quelque chose de vrai, d’émouvant. Mais celles-ci sont malheureusement bien vite balayées par un trait d’humour ou une scène d’action, à l’image du viol de Wendy. L’affaire est classée en quelques minutes, à peine le temps pour la jeune femme de faire le constat que même loin du club, on la maltraite toujours, et de se dire, en mangeant une barre chocolatée, qu’il vaut mieux, au fond, être grosse.

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En somme, bien que l’intention soit bonne (je crois), je m’interroge réellement sur ce qui reste de ce male gaze, utilisé, selon moi, à mauvais escient. Alors oui, on comprend l’hypocrisie du système qui, officiellement, dénonce la prostitution mais permet à ce genre d’établissement d’obtenir un statut légal. On perçoit aussi, sans moralisation excessive, que le client, bien qu’il s’en dédouane, a une grande part de responsabilité. Et qu’en est-il de nous spectateurs, lorsque nous consommons ce genre de contenu? A vouloir absolument faire des protagonistes des «femmes fortes» et éviter à tout prix de poser les prostituées en victimes et les proxénètes en bourreaux, je crains– même si l’on s’attache à eux pour leurs caractères maladroits et entiers – que l’on ne finisse par oublier que derrière le divertissement se cache une triste réalité.

Ecrire à l’auteure: kelly.lambiel@leregardlibre.com

Crédits photos: © Tamara Arranz – Netflix

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