Zoom sur la pornographie avec Netflix

Le Netflix & chill du samedi – Loris S. Musumeci

Avec les deux documentaires des réalisatrices Jill Bauer, Ronna Gradus et Raschida Jones, qui a rejoint le duo après le premier film, Netflix nous donne l’occasion de poser un regard sur la pornographie. Plus qu’un regard, il s’agit d’un zoom. Un zoom cru, surtout dans le premier film, assez gênant, voire très embarrassant. Hot Girls Wanted (2015) et Hot Girls Wanted: Turned On (2017) s’immergent dans le monde du porno. Si le deuxième volet, Turned On, en propose une vision plus large en s’intéressant aussi au consommateur et à d’autres types de pornographie, le premier se focalise sur un aspect bien particulier celle-ci. Et c’est au premier film dont il est ici question de se consacrer pour profiter d’un zoom bien zoomé, très zoomé.

A sa sortie en 2015, le documentaire a connu sa vague de critiques indignées: trop cru, trop explicite dans ce qui est montré à l’écran pour pouvoir parler de pornographie sans en faire le soi-même le jeu. On a reproché au film également une certaine complaisance à l’égard de ce milieu. Si certaines scènes mettent en scène une violence que d’aucuns jugent excessive, l’aspect dénonciateur du scénario a été en revanche perçu par les mêmes comme trop faible. Ce qui explique la posture quelque peu différente adoptée par le trio pour la suite.

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En réalité, la prétendue violence exagérément exposée est bien relative. Je dirais même qu’elle n’est pas choquante et qu’elle respecte les règles basiques de bienséance. La dénonciation, vue comme pas assez sévère, s’appuie à vrai dire sur une nuance qui vient directement du témoignage des filles suivies dans le documentaire. Hot Girls Wanted place sa caméra face à des filles qui s’engagent dans le porno dit «pro-amateur». Il se situe entre le porno amateur et le professionnel. Alors que ce dernier, en baisse drastique, se joue dans des cadres fixes, avec des acteurs et des réalisateurs spécialisés dans le domaine (à l’instar d’un Rocco Siffredi qui joue également dans des films qui ne sont pas à caractère pornographique), le porno amateur se fait en principe chez soi, sans trop de moyens, souvent entre deux personnes en couple, que cela excite de se filmer pour que d’autres les regardent en ligne. Ma foi, chacun son truc…

Le porno pro-amateur

Le porno pro-amateur est quant à lui joué par des amateurs, mais dans des cadres plus ou moins professionnels. Ainsi, les filles que l’on suit dans le documentaire sont des filles absolument normales, qui vivent pour la plupart encore chez leurs parents; elles sont fréquentes à encore étudier, ou elles ont un travail qui ne les comble pas forcément. Et surtout, elles sont donc très jeunes. Le pro-amateur cherche les filles les plus jeunes possible: elles ont quasiment toutes entre dix-huit et vingt ans. Des recruteurs publient des petites annonces sur Internet en leur promettant monts et merveilles, à savoir de l’argent facile, et du sexe avec des garçons plutôt attirants. Eh bien oui, pourquoi ne pas se lancer?

Les débuts sont pour les cinq filles du documentaire assez enthousiasmants. Elles laissent de côté les petits soucis de conscience, et elles en profitent pour des voyages d’un bout à l’autre des Etats-Unis, des sorties, du champagne, du plaisir… des nouveautés. Elles découvrent tout un monde; elles profitent. Sea, sex and sun et money aussi, beaucoup de money. Du moins, c’est l’illusion qu’elles se font de la situation les premières semaines. Si elles peuvent gagner facilement neuf cent dollars par jour de tournage, les jours de tournage se font peu à peu rares pour beaucoup d’entre elles. Au bout d’un mois, si la fille n’a pas assez d’abonnés sur les réseaux sociaux ou que les vidéos dans lesquelles elle apparaît ne sont pas assez rentables, c’est fini.

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Sinon, la moyenne est de trois mois, après on veut des nouvelles têtes. Les chanceuses peuvent aller jusqu’à un an de carrière. Très rares sont celles qui ont la force de continuer. Parce que les rôles et les activités se dégradent violemment au fil des tournages. Il suffit qu’une fille rate une scène de sexe avec un beau jeune homme dans sa deuxième semaine, et la troisième semaine, elle se retrouve à jouer la jeunette qui est folle amoureuse du meilleur ami de son père, avec un acteur dégoûtant qui a sur les soixante ans. Mais ce n’est pas le pire…

Parce que la quatrième semaine, on va refiler la fille en question à un autre plateau de tournage, spécialisé en viol, l’une des catégories les plus appréciées sur Pornhub et consort. Et là il y a du beau, mais vraiment du très beau! Une jeune de dix-neuf ans, qui a pourtant le nombre de followers le plus élevé entre les cinq filles, se retrouve sur un plateau à devoir interpréter «une sale pute», selon ses mots. Face à la caméra, elle est ainsi joyeusement insultée, puis giflée, pour pratiquer ensuite une fellation forcée, jusqu’à vomir, et je vous passe la suite. Il paraît que les consommateurs de pornographie bandent dur face à ça. La jeune témoigne ensuite sur un ton à la fois désespéré, au bord des larmes, à la fois dépité. «On s’y fait», dit-elle le regard bas.

De la nuance, au risque d’être complaisant

Puisque les cinq filles que l’on suit de manière inégale vivent toutes chez Ridley, leur recruteur, on constate aussi leur amitié. Leur joie à table, en sortie, à boire des coups, à s’amuser, à se soutenir. Même le recruteur est sympathique, compréhensif et prend la défense de ses filles à chaque fois que nécessaire. C’est sur ce point que les critiques avaient trouvé le documentaire complaisant.

D’autant plus que deux parmi ces cinq filles n’émettent jamais aucune plainte à l’égard de leur activité. Ça marche pour elles, elles enchaînent les tournages vus comme privilégiés, et elles disent qu’elles adorent leur travail. Une jeune blonde de dix-huit ans en devient presque touchante lorsqu’elle raconte à la caméra comment elle prend à cœur son jeu d’actrice, au-delà des performances en matières de cris et de gestes coquins. Elle passe chez la coiffeuse et la maquilleuse, pour devenir vraiment un personnage; elle s’entraîne même pour entrer dans sa psychologie. Difficile néanmoins de voir vraiment en quoi des vidéos qui n’ont même pas de scénario peuvent donner une psychologie à tel ou tel autre personnage.

Pas de jugement

Mais voilà, le documentaire ne juge pas. Il regarde. Il écoute ce qu’ont à dire les cinq filles. Notamment Tressa, qui se montre très divisée entre son activité dans le porno «qui m’a permis de prendre ma liberté et de gagner vite de l’argent» et sa honte profonde, le malaise de son petit copain, la souffrance de sa mère – alors que son père de qui elle est pourtant très proche ignore tout, elle n’a pas la force de lui dire – les conséquences physiques, dont une inflammation vaginale pour laquelle elle se retrouve à l’hôpital. Tressa se livre totalement aux réalisatrices: même si elle garde en elle une envie de continuer dans le porno, elle n’en peut plus après seulement quelques mois. Puis, ses larmes parlent d’elles-mêmes.

Zoom sur le porno qui humilie des adolescentes, qui les blesse, qui les détruit, même s’il faut garder à l’esprit que certaines se disent totalement satisfaites. Le respect de ces jeunes femmes passe aussi par la considération de ce qu’elles disent, sans vouloir y coller à tout prix son propre discours idéologique. Zoom sur le porno qui détruit ceux qui le font comme ceux qui le regardent – j’en sais tristement quelque chose.

Courage, les gars!

Le consommateur est d’ailleurs le grand absent de ce premier documentaire. Les réalisatrices ont préféré mettre l’accent sur des chiffres et des statistiques pour appuyer le témoignage des filles. Tout dépend de la manière de considérer le documentaire, mais en réalité, ces chiffres ne me touchent pas vraiment. De dire que les clics sur tel site pornographique sont plus élevés que les clics sur Amazon, Netflix et autres ne m’atteint pas. A la rigueur, on se dira: oui, et alors? Et alors on se dira même que c’est normal, ça nous rassure même peut-être: les sites porno sont les plus consultés, et même par les enfants. Donc la pornographie, ce n’est pas si mauvais qu’on le clame, c’est normal, c’est banal…

Il n’empêche, ce zoom sur la question nous permet de voir l’envers du décor de cette industrie malsaine, tout en osant une bonne fois pour toutes essayer de détourner un instant le regard de l’écran et de se regarder soi-même face à la pornographie. Est-ce normal, ce que je suis en train de faire? Suis-je fier de moi? Est-ce que je m’aime lorsque je me vois en train de me masturber face à deux – ou plus – personnes qui copulent et dont les cris s’apparentent davantage à des films d’horreur qu’à ceux du sexe?

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Non, ne détournons pas le regard. Eh les gars, regardons-nous un instant sérieusement: est-ce bien digne de nous, ce que nous sommes en train de faire? Que personne ne se sente jugé. Pas de tribunal dans mes mots, et je serais d’ailleurs très mal placé pour faire la morale à qui que ce soit. L’auteur de l’article écrit à partir de la souffrance, à partir de la prise de conscience de l’inhumanité qu’engendre le porno. Pas facile de l’écrire, mais nécessaire.

Alors les gars, courage, regardons-nous sincèrement, et considérons-nous pour ce que nous sommes vraiment: des hommes, qui méritons bien plus que ça, qui valons bien plus que ça. Vœu pieux d’espérer que cesse la plus grande aliénation de ce siècle qu’est la pornographie sur le net, mais il faut pourtant garder espoir et lutter. Pour que des jeunes filles qui ont besoin d’argent n’aient plus à devoir vomir face caméra sous l’effet d’une fellation, et pour que les hommes se considèrent enfin eux-mêmes avec respect et avec amour. L’amour qui est la clef. Amour de l’autre et amour de soi, pour que la pornographie cesse de nous rendre esclaves. Pour que la sexualité s’exerce dans la dignité et dans la jouissance, la vraie.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédits photos: © Netflix

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