Modes de vie et arts de vivre

Le Regard Libre N° 66 – Jonas Follonier

Les modes de vie sont les produits des civilisations. C’est ce sur quoi m’a ouvert les yeux l’article de Robin Parisi, publié en page 16 de ce numéro, «Civilisations européennes». Contrairement à ce que je prenais pour acquis depuis un certain temps, il n’y a pas de civilisation européenne, mais plutôt des civilisations qui se croisent en Europe. Elles sont au nombre de trois: la civilisation latine, la civilisation slave et la civilisation germanique. Toutes trois correspondent globalement aux principales branches du christianisme: catholique, orthodoxe et protestante. Rien de surprenant à cela: il y a un lien très fort entre les religions et les modes de vie.

Mais n’y a-t-il pas des modes de vie propres à des nations? Erreur, à en croire le raisonnement de mon collègue. On pourrait dire que certains Etats-nations du XIXe siècle à vocation d’empires, tels que la France ou l’Angleterre, ont voulu se prendre pour des civilisations, mais que la seule chose qu’elles ont pu faire est de préciser ce qui reste avant tout le fait des civilisations. La nation ne forge pas un mode de vie, elle l’affine. Il y a une façon espagnole d’être latin comme il y a une façon suédoise d’être germanique. En quoi tiennent ces différences? A la langue, globalement.

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C’est pourquoi l’on pourrait dire que l’art de vivre est à la nation ce que le mode de vie est à la civilisation. L’art de vivre, par définition, a quelque chose de plus esthétique que le mode de vie, qui a davantage trait à l’éthique. Si le mode de vie est la manière d’être au monde, l’art de vivre est la manière d’être dans ce mode de vie, et cela se détermine en grande partie par la langue. Parler dans une langue, c’est déjà penser, et surtout penser d’une certaine manière. Bien avant l’individu, bien avant l’idéologie, bien avant les conditionnements familiaux, il y a la donnée de la communauté linguistique.

La communauté francophone: cette expression me tient à cœur. Nous la mettons en œuvre chaque mois dans cette revue, avec des nuances, certes, mais un même esprit. Entre autres caractéristiques, nous nous adressons à des francophones en tant que francophones. Qu’est-ce à dire? Eh bien, qu’en tant que francophones, nous sommes tributaires d’une manière d’appréhender le monde qui puise ses sources dans le latin et qui nous rattache par le même coup à la civilisation latine. Rome nous conditionne par les mots mêmes que nous utilisons. De même qu’un dialecte franco-provençal renvoie à un certain environnement et à certains outils que seul ce parler exprime, une langue est, a fortiori, une pensée enracinée, et donc colorée, parfumée.

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Comme les Etats-nations ont établi la nouveauté de lier la langue non plus à la civilisation, mais à l’Etat, s’est créé inéluctablement un divorce entre langues écrites et religions et, de ce fait, l’apparition de divers arts de vivre au sein d’un même espace civilisationnel. De là, par exemple, la galanterie comme marque de l’art de vivre à la française. Les choses se corsent – et deviennent donc passionnantes – quand plusieurs civilisations se mêlent en un même Etat. La Suisse est un exemple en la matière. Retenons de tout cela que modes de vie et arts de vivre viennent compléter la seule chose que l’Etat puisse façonner: les normes de vie, les règles. Bref, la loi. Les modes de vie et les arts de vivre influencent la loi, certes – on parle de la coutume comme l’une des sources du droit –, mais ils ne s’y résument pas. Qu’il soit permis d’y être sensible. Et d’y apporter son petit grain de sel individuel.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

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