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La cartouche de Ralph Müller: Le rire du ressentiment3 minutes de lecture

par Ralph Müller
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Chaque mois, retrouvez la chronique d’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume en alternance. Le youtubeur Ralph Müller, doctorant en littérature à l’Université de Genève, livre son analyse cinglante d’un phénomène typique de l’époque.

Le 17 mai dernier, un groupe d’une trentaine d’individus, incommodés par le contenu d’un ouvrage qu’ils ont admis n’avoir pas lu, pénétrait brusquement dans la salle de l’Université de Genève où le professeur français Eric Marty devait prendre la parole, empêchant la tenue de l’événement. Ce qui fut frappant dans cette action, au-delà de sa violence et de l’atteinte qu’elle portait à la liberté d’expression, c’est l’attitude globale des protagonistes, qui trahissait une motivation tout autre que les motifs affichés sous forme de griefs aussi absurdes que prévisibles («facho», «transphobe», «réac», etc.). Rires, chants, crachats, jets d’eau: à l’évidence, cette irruption policière tenait davantage de la fête que de la défense d’une cause.

Une inversion fondée sur le ressentiment

Ce cas particulier est symptomatique d’une tendance plus large, chez certains activistes, à se complaire dans une posture rebelle offrant la possibilité de rabaisser tout ce qu’ils déprécient, tout ce qui relève de l’«ordre dominant», à la faveur d’un ricanement sévère qui résonne des amphithéâtres aux méandres de TikTok. A bien des égards, ces pratiques rappellent curieusement les réjouissances carnavalesques présentées par Bakhtine dans son grand livre sur Rabelais, durant lesquelles il s’agissait, par divers moyens, d’intervertir le haut et le bas sous toutes leurs formes. Mais il s’agirait d’une rémanence dévoyée de cette tradition, qui n’a pas tant pour but de rafraîchir le vieux monde que de l’enterrer définitivement pour faire place à on ne sait trop quoi.

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Le plaisir pris au renversement de l’ordre et de ses principes cardinaux évoque encore les thèses de Nietzsche et de Scheler sur le ressentiment, état mêlé d’envie et de rancune qui altère le jugement et la vision du monde : les valeurs positives relatives à l’accomplissement de soi se voient assimilées au mal, tandis que les valeurs contraires deviennent les marques de l’homme bon. Plus important encore est le désir de vengeance, identifié comme source du ressentiment, qui serait le résultat d’une colère rentrée et d’un sentiment d’impuissance – d’où la tendance à prendre la force en mauvaise part. Ce désir, précis à l’origine, se dirige toujours plus vers des objets indéterminés pouvant servir de matière à son assouvissement.

Un culte de l’offense

Les personnes en proie à cet «auto-empoisonnement» (Nietzsche) cherchent activement des occasions de se venger, ce qui explique leur susceptibilité : tout peut «heurter» celui qui voit dans l’offense un bon prétexte à sa colère. Comme l’écrit Scheler, un tel individu «maudit le monde en vue de satisfaire le désir obscur de son sens des valeurs.». Le propre du ressentiment est de déclencher de l’animosité à la seule perception d’une certaine valeur chez une personne, indépendamment de qui cette personne est fondamentalement ou de ce qu’elle a concrètement fait. Scheler soutient même que l’hostilité est d’autant plus profonde qu’elle n’est pas directement fondée sur des actes ou des attitudes. Et c’est ainsi qu’un livre un tant soit peu critique d’une théorie qu’on adule devient un livre transphobe, et son auteur un dangereux réactionnaire.

En somme, le ressentiment dessine le mal partout pour justifier la libération de pulsions vengeresses sans rapport avec les adjuvants qu’elles se cueillent. Il vaudrait la peine de savoir le distinguer sous le fard de la complainte, et de prendre pour ce qu’il est ce vaste cirque de la rancœur.

Dessin: Le youtubeur et doctorant en littérature Ralph Müller © Nathanaël Schmid

Vous venez de lire une chronique tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°89).

Voici la version vidéo, dans un format plus long:

Vers la précédente chronique de Ralph Müller

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