«Les Inconsolés» d’un amour immortel

Les bouquins du mardi – Loris S. Musumeci

Lise tombe amoureuse de Louis. Louis tombe amoureux de Lise. Coup de foudre. Entre une jeune fille complexée et un jeune homme sans complexe. Elle se croit laide; il se sait irrésistible. Elle se révèle sublime au fil des pages; et lui cruel, égoïste, calculateur. Elle devient forte à son tour, elle s’affirme; il se reconnaît faible, il s’efface. Ils se quittent. Mais leur amour est immortel; la rupture, impossible. Quand le prince charmant offre à sa princesse le château de ses rêves pour la reconquérir, elle cède. Ils s’aiment à nouveau. A quel prix? Celui de la romance tragique. Les Inconsolés en est une romance tragique. Elle est signée Minh Tran Huy, aux éditions Actes Sud.

La romance appelle le romantisme, le romantisme une ambiance gothique, l’ambiance gothique une tragédie, la tragédie une passion, la passion un conte de fées. Tel est le parcours qu’accomplit le roman. En nous plongeant dans une ambiance où toutes ces caractéristiques se mêlent et s’emmêlent. Les Inconsolés raconte l’histoire la plus banale: un coup de foudre qui aveugle les amants. Au fil de la relation, les yeux se dévoilent, pour voir la vérité. La vérité d’un amour impossible entre deux êtres que tout oppose. Mais un amour impossible à étouffer, parce qu’il est de ceux qui durent à jamais. L’auteur profite de l’ambiance qu’elle crée pour y placer ses sources d’inspirations: des films, des romans, des tableaux, des histoires familiales, mais surtout et avant tout des contes de fées. Cet ouvrage est un conte de fées qui parle de contes de fées.

Et qui parle aussi du statut d’immigré et de classe sociale. Là le bât blesse. Lise est fille d’un étranger. Et sans cesse ses origines interviennent dans ses choix, dans sa vision du monde. Les passages où intervient son immigré de père silencieux, comme en décalage constant, rendent au sujet du fait de venir d’ailleurs – d’un ailleurs trouble – sa place centrale dans la trame. Mais la question de la classe sociale passe moins bien, parce que caricaturale. Remarquez que souvent les différences de classes sociales sont caricaturales même dans la réalité. Il n’en demeure pas moins que le roman exploite mal cet aspect. On sent l’envie de la part de l’auteur de faire aussi un peu du social, mais ce n’est vraiment pas réussi. C’en devient lassant. Lise est issue de la classe moyenne; Louis, de la bourgeoisie richissime, toujours prétentieuse, jamais satisfaite. L’histoire d’amour entre les deux est assez généreuse et complexe, elle aurait pu se passer de ce clivage surfait et artificiel.

La complexité est aussi présente dans le style. Qui a le mérite d’offrir au lecteur un trésor délicieux de vocabulaire, mais le perd un peu. Surtout dans la structure. Le livre alterne les chapitres entre deux narrateurs: «Lise», elle-même, et un mystérieux «L’Autre». Ça crée de l’attente, des surprises, des révélations, et des questions encore plus profondes. Mais ce trop-plein de mystère provoque à la longue un léger agacement. Du moins jusqu’à la moitié du roman, dont les deux parties apparaissent, avec une scission au vingt-septième chapitre sur quarante-sept, sans être mentionnées. C’est le sentiment lors de la lecture qui marque ces deux parties. Alors qu’on commence à s’ennuyer de l’idylle amoureuse que vivent Lise et Louis, une dose excitante de suspense se pointe à l’ouverture du chapitre vingt-sept sans crier gare. Et le rythme est renouvelé. Le souffle reprend. Il n’empêche que même dans celle que je considère comme la seconde partie, quelques défauts continuent de faire surface. Comme la tendance de Minh Tran Huy à trop expliquer, à rendre son plan d’écriture trop visible.

Et pourtant, il faut avouer qu’on est exigeant avec ce que l’on aime. Il se trouve que je me suis épris à mon tour de ces «Inconsolés». A mon tour, mon exigence a dressé le constat de ce qui aurait pu rendre le roman encore meilleur. Outre ces réserves, et même avec ces réserves, j’ai cédé au charme de cette romance tragique, passionnelle et gothique, à ce conte de fées, qui révèle enfin que le «ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants» n’est qu’un manière douce et convenue de dire que la romance finit mal. Si mal qu’on préfère omettre de le dire. Il n’y a d’amour que dans la peine et la désillusion. Une peine et une désillusion qui laissent à jamais sans consolation. Mais qui rendent cet amour immortel. Parce qu’un coup de foudre, c’est un coup de foudre. De la vie à la mort, et au-delà.  

Minh Tran Huy
Les Inconsolés
Editions Actes Sud
2020
310 pages

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