«Le Mépris» et Michel Piccoli qui déambule

Les mercredis du cinéma – Edition spéciale: Hommage à Michel Piccoli – Loris S. Musumeci

Un colosse de l’histoire du cinéma, réalisé par un colosse. Jean-Luc Godard était subversif; il l’est resté. Même si son cinéma, en l’occurrence Le Mépris, est entré dans la catégorie des classiques. Soit décrié et moqué, soit admiré et adulé, ce film a fait couler beaucoup d’encre depuis sa sortie en 1963. Il y a de quoi, parce qu’au jour où le subversif est devenu quasiment une norme, très bon chic bon genre, très conventionnel, Le Mépris surprend toujours. Il agace, puis il surprend. Il surprend, puis on l’adore.

«Le Mépris est l’histoire de ce monde»

Le générique ouvre le film, mais d’une façon particulière, parce que rien ne défile à l’écran. Il est lu directement par un Godard en voix-off, qui le clôt en citant: «Le cinéma, disait André Bazin, substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs. Le Mépris est l’histoire de ce monde.» Voilà un film qui nous parle de deux choses en une: du cinéma, évidemment, et d’un couple. Un cinéma mourant, un couple à l’agonie. La fin d’un cinéma, la fin d’un couple.

Ce couple, c’est Paul et Camille. Un couple rendu mythique au cinéma. C’est le couple sublime et tragique interprété par Michel Piccoli et par Brigitte Bardot. Paul est un écrivain reconverti en scénariste. Sa femme l’a rejoint à Rome, où une perspective de travail voit le jour pour lui. Un producteur américain, despotique et extraverti, lui confie la réécriture du scénario pour un film qui est en train d’être réalisé entre Cinecittà et Capri par un Fritz Lang, interprété par lui-même: il s’agit une super-adaptation tant péplum que philosophique de l’Odyssée. Paul se sent en décalage, mais à l’aise, avec le vieux Lang. Il peine en revanche à sympathiser avec le producteur, dont son salaire alléchant dépend.

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Puisque Camille est très belle, le producteur profite de l’emprise financière qu’il a sur son mari pour prendre la jeune femme sous son emprise. Et sous les yeux du mari, bien sûr. Elle paraît résister lorsqu’il l’invite – seule – dans sa voiture en proposant gentiment à Paul de prendre un taxi; et ce dernier cède. Il accepte, d’autant qu’il n’y voit pas de mal. Entre en jeu à partir de ce moment-là le mépris. Camille méprise Paul, et il ne sait pas exactement pourquoi, nous ne savons pas exactement pourquoi non plus.

La mort d’un couple se déclenche, et sous les yeux de ce couple, c’est le cinéma qui meurt. Lorsque les deux se rendent à Cinecittà, où ils rencontrent le producteur et le réalisateur Lang, ils découvrent un lieu s’apparentant à la ruine. Délabré. Où quelques studios paraissent encore tourner, où quelques décorateurs tracent, las, des coups de pinceaux sur des murs en carton-pâte. Et pourtant, le cinéma a connu ses heures de gloire en ces lieux, au même titre qu’à Hollywood: la présence de Fritz Lang, que Godard adore mais qu’il sait devoir enterrer pour créer du neuf, en témoignent les allusions visuelles aux westerns, dont les plans larges et les jeux de regards en témoignent aussi.

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Et pourtant, le couple a connu avant la débâcle un amour fou, avec une Bardot nue sur le lit, accoudée à un Piccoli dont le personnage admire les détails corporels de la femme dans la glace qui fait face au lit. Il les admire parce qu’elle les exposent avec un cultissime «Et mes fesses, tu les aimes mes fesses?» Oui, il aime ses fesses, il aime tout en elle. Il l’aime sous tous ses traits, sous chaque filtre de couleur avec lequel joue la caméra – rouge, jaune, bleu. Il l’aime «totalement, tendrement, tragiquement.»

Piccoli en déambulation

Puis le mépris s’installe. Et l’impossibilité de comprendre, même de s’asseoir et de discuter tranquillement. Chaque discussion du film, qu’elle soit entre Paul et sa femme, entre Paul et son producteur ou entre Paul et Fritz Lang, souffre de la même et incessante déambulation. Dans ses trois actes, le film témoigne d’une difficulté grandissante à communiquer. A Cinecittà, où une traductrice qui traduit à sa manière entrecoupe toutes les discussions; dans l’appartement du couple, où Madame fait la mystérieuse vexée et Monsieur finit par la gifler; à Capri, où les désaccords éclatent, où chacun trouve sa place dans son coin, dans son truc, sauf Paul. Le tout, toujours en déambulations.

Paul est en décalage permanent. Et c’est ce décalage qui est au centre du film, sans rien enlever à une Bardot qui a offert au cinéma les plus beaux plans de fesses de son histoire et bien plus par son rôle, sans rien enlever non plus à la musique de Georges Delerue qui a offert au cinéma l’une de ses plus belles bandes sonores notamment avec Camille – sa plus composition la plus émouvante avec l’accablant Mélancolie, thème musical de Comme un Boomerang, et avec le merveilleux Départ de Naples, thème musical du Corniaud.

Mais le décalage reste central. Et il est rendu central par celui qui l’incarne. Dans les traits de son visage, dans sa voix, dans son jeu, dans sa course après sa femme pour retrouver l’amour, dans sa courses après Fritz Lang pour trouver une vérité sur le cinéma qu’il ne trouvera pas, simplement parce qu’elle n’existe plus. Tout ça, c’est Piccoli. Le meilleur hommage à lui rendre, c’est de revoir les films dans lesquels il a joué, il a brillé, en loser magnifique, en loser décalé, comme dans Le Mépris.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Studiocanal (Photo prise lors du tournage où Jean-Luc Godard déambule à son tour avec ses deux acteurs principaux: Michel Piccoli et Brigitte Bardot)

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