«L’hiver du mécontentement»: un Interallié artificiel

Tour d’horizon de quelques grands prix littéraires – épisode #2

Le Regard Libre N° 48 – Loris S. Musumeci

«La peur. Voilà bien une preuve de la faiblesse de l’Angleterre. Si on a peur de ses propres pauvres, de ses propres enfants, c’est qu’on est très affaibli soi-même, qu’on se sent très vulnérable, pareil à une petite mammy toute frêle, recourbée sur sa canne, sur un bout de trottoir, au moment de la sortie des écoles comme au milieu d’un ouragan. L’Angleterre est une petite vieille qui n’a plus la force de rien. L’Angleterre est dur le déclin.»

Candice prépare avec sa troupe de jeunes filles Richard III de Shakespeare. «Voici venir l’hiver de notre mécontentement», première réplique de la pièce, qui résonne fortement avec l’actualité. Nous sommes dans l’hiver 1978-79, en Grande-Bretagne. Et c’est la crise totale. Chômage, grèves et désespoir d’un peuple qui n’en peut plus. Une certaine Margaret Thatcher arrive au pouvoir, après avoir pris des cours de diction dans le même théâtre où Candice répétait la pièce. La jeune fille avait rencontré celle qui deviendrait «la dame de fer» à ces occasions; et le courant n’était pas passé. Etait-ce prémonitoire?

Le roman n’est pas désagréable à lire, bien que son style soit assez plat et trop scolaire. L’histoire n’est pas inintéressante non plus. Elle permet la découverte ou la redécouverte de cet hiver de crise en Grande-Bretagne à travers le regard du personnage principal, Candice. Mais à part ça, il n’y a pas grand-chose. Ou du futile. La petite vie de la jeune et belle Candice ne passionne pas. Les déclarations du narrateur flirtent sans cesse avec la banalité, à quelques exceptions près.

«No future, c’était leur slogan. Ils s’en foutaient. On pouvait encore danser et coucher ensemble, boire de la bière bon marché, au pire il y avait d’autres endroits moins chers, au pire on ferait le tour du monde – No future.»

Bon d’accord, c’est bien. La jeunesse est belle, mais on l’opprime. On l’opprime et elle s’en fiche. Elle s’en fiche, et on s’en fiche aussi. Franchement, sans en vouloir à Thomas B. Reverdy qui a sans doute essayé d’exprimer quelque chose de profond, on ne peut que constater que ce livre ne vole pas très haut. Même s’il n’a pas que des défauts. Sans aucun mépris, il conviendrait peut-être de le classer dans la littérature adolescente, qui se sentirait plus concernée par la vie de Candice et les fausses révoltes.

Aussi, l’idée de départ est très bonne. Placer en parallèle une pièce de Shakespeare avec le récit d’une jeune comédienne bien ancrée dans son temps pourrait donner d’excellents résultats. Malheureusement, l’auteur n’a pas vraiment su jouer avec les deux dimensions de son roman. Ou du moins, si la pièce et l’histoire de cet hiver 1978-79 s’articulent correctement, elles laissent beaucoup trop entrevoir le travail de construction de Thomas B. Reverdy à l’arrière. C’est bien dommage, parce que cela donne à tout l’ouvrage une allure artificielle.

Artifices qui se retrouvent dans le titrage des chapitres qui portent tous les noms de chansons de grands groupes anglais. Peut-être qu’ils pourront parler à ceux qui les connaissent. Lesquels pourront y tisser un lien avec le contenu du chapitre. Pour les autres, ces titres restent mystérieux; et l’envie de les déchiffrer est bien faible. Un autre passage qui sent l’artifice à des kilomètres à la ronde: lorsque pour chaque lettre de l’alphabet, l’écrivain donne un mot plus ou moins adroitement lié à l’actualité politique de l’histoire. Là encore, l’idée n’est pas mauvaise; mais elle pourra tout au plus donner aux enseignants des idées de jeux à faire en classe de français. Artifice encore de l’évocation d’un viol, qui n’a rien à faire là.

Néanmoins, pour finir sur une bonne note, il faut tout de même avouer que le livre perçoit bien certaines dimensions de l’adolescence, notamment en ce qui concerne les amourettes. Qui mettent un peu de baume aux lèvres; parce que le mécontentement est froid, comme l’hiver.

«Ce n’est pas si difficile de faire ce qu’on veut d’un bonhomme, dit-elle, il suffit d’en promettre. Il ne s’agit pas seulement de se laisser faire, ce n’est pas si simple. Il ne s’agit pas non plus de faire semblant d’être amoureuse, ça c’est bon pour les gamines. Non, il faut faire exprès, pas semblant. Au moment que tu as choisi, avec le type que tu veux, faire exprès de s’offrir et le laisser croire qu’il te possède.»

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Wikimedia CC

Thomas B. Reverdy
L’hiver du mécontentement
Editions Flammarion
2018
215 pages

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