Parlez-moi «De l’âme»!

Les bouquins du mardi – Anaïs Sierro

Depuis l’âge de la raison, j’ai le sentiment d’être douée d’un corps, d’un esprit et d’une âme. Et j’affirme même que sans elle, ma vie n’aurait aucun sens. Nourrir son âme et rencontrer celle des autres: voilà une définition de l’existence qui me semble des plus belles et correctes. A l’heure où cette notion est devenue vétuste, la fraîcheur des mots de François Cheng nous ramène à considérer le dualisme. Une demande primaire et ses réponses, qui nous emmènent sur les routes de la connaissance de l’âme – si toutefois cela est possible…

«Je vous écris de Touraine, où je suis venu chercher un peu de repos. Un printemps précoce m’y accueille. Subitement en fleurs, paulownias et cerisiers irradient les vieux murs de leurs éclats violets et roses. Ravis de retrouver le vert tendre au bout des rameaux et le vert plus foncé des gazons parsemés de perce-neige, les oiseaux partout s’éveillent. […] Dans le ciel, les hirondelles de retour cisaillent l’air, telles les “petites mains” qui préparent, fébriles, le premier défilé de l’année…»

Ecriture poétique

Laissé des mois durant dans la fameuse pile des «livres à lire», comme si je craignais d’être déçue, De l’âme demeurait un ouvrage en lequel j’avais mis beaucoup d’attentes. Connaissant la poésie de Cheng, j’imaginais découvrir la voix d’un vieux sage, la douceur d’un érudit du domaine et la profondeur d’un chercheur. Je ne me suis pas trompée. Non seulement il répond à la requête initiale avec matière et connaissances, mais aussi il nous plonge à travers la poésie d’un amoureux de la vie.

Ce qui frappe donc à la lecture des premières lignes de Cheng, c’est la beauté de ses mots. Il réussit à nous caresser l’âme en question, à travers une description du lieu duquel il écrit. Il manie l’art de l’écriture mieux que la plupart des natifs francophones. Cette raison est une de celles qui font de Cheng, un personnage littéraire que j’estime tendrement.

Or, si sa poésie est souvent puisée au sein même de la nature qui l’entoure, elle semble aussi l’être dans l’amitié qu’il porte à son interlocutrice. Il offre à nous autres lecteurs un voyage au sein d’une intime relation entre l’investigatrice et son correspondant. On y lit une douce affection et c’est bercés par celle-là même que nous naviguons au sein d’une réflexion philosophique, mais pas que…

«A défaut d’une définition, on peut du moins constater que chacun des deux est une entité douée de capacité d’agir. Du coup, il nous paraît possible de cerner le domaine et le type d’action de chacun, en posant d’abord – de manière intuitive – ceci: l’âme est en nous ce qui nous permet de désirer, de ressentir, de nous émouvoir, de résonner, de conserver mémoire de toute part, même parfois enfouie, même inconsciente de notre vécu et, par-dessus tout, de communier par affection, par amour; songeant aux trois puissances supérieures de l’âme reconnues par Augustin, à savoir la mémoire, l’intelligence et la volonté, […] L’esprit est en nous ce qui nous permet de penser, de raisonner, de concevoir, d’organiser, de réaliser, d’accumuler consciemment les expériences en vue d’un savoir et, par-dessus tout, de communiquer par échange.»

Pédagogie

Une autre qualité de cette correspondance unilatérale est celle de la pédagogie de Cheng. Certes il répond, de son mieux, à la question de l’âme, mais il le fait de manière vulgarisée et surtout documentée. Il expose son savoir avec recul et n’impose pas son opinion propre, mais cite ses confrères philosophes ou poètes. On devine évidemment son avis sur la question, mais il applique à merveille la fameuse maxime socratique «ἕν οἶδα ὅτι οὐδὲν οἶδα» («je sais que je ne sais rien»). Il adopte donc le regard d’un philosophe, celui de démonter ses croyances et reprendre tout à zéro. Cheng nous offre donc par ce procédé une honnêteté philosophique. Il nous laisse le choix de nous faire un avis personnel, en nous mettant à disposition bon nombre d’éléments, de citations, de points de vue différents. Il maîtrise l’art de nous amener sur la piste d’une réflexion, avec des mots simples, mais aussi un contenu profond et dense: la vulgarisation par François Cheng!

«Toutes les aurores et tous les couchants, tel mont et telle mer, tous les arbres et toutes les fleurs, tel félins et tel oiseau, la prairie sans borne parcourue par de superbes chevaux au galop, le ciel sans fond éblouissant d’étoiles incandescentes… beautés subtiles ou sublimes, qui nous convaincra qu’elles révèleraient de combinaisons de hasard? Ne voyons-nous pas que dès l’origine le désir de vie s’accompagne du désir de beau, prime signal de sens et de valeur? Il y a l’âme du monde qui aspire à la beauté, et il y a l’âme humaine qui y répond, par la création artistique à multiples facettes, par la beauté intérieure propre à une âme aimante et aimantante – beauté du regard, du geste, de la donation, qui porte le nom de “sainteté”,»

N’ayant eu aucune volonté de vous transmettre les secrets de ce livre aux mille et une merveilles, je vous encourage à le lire – si et seulement si vous souhaitez bercer votre âme par les mots de Cheng. Et si j’insiste sur cette précision, c’est uniquement parce que le sceptique ne trouvera pas matière à se satisfaire en termes de théories philosophiques. En revanche, si le sceptique souhaite l’expérience de l’âme, c’est le livre à lire. Puisque si la théorie bloque, c’est à travers l’expérience de l’existence et l’intuition de Cheng que la preuve nous apparaît, et ce dès les premières pages. Ce recueil de correspondances amène un souffle d’espoir sur cette perte de croyance en l’âme humaine. Car on touche l’esprit avec la théorie, mais c’est de ses mots que François Cheng touche notre âme et nous la prouve donc…

Ecrire à l’auteure: anais.sierro@leregardlibre.com

Crédit photo: © France Info

François Cheng
De l’âme
Editions Albin Michel
2016
162 pages

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