Archives du mot-clé âme

L’amour comme ciment du religieux

Le Regard Libre N° 26 – Léa Farine

« L’âme du philosophe veille dans sa tête. L’âme du poète vole dans son cœur. L’âme du chanteur vibre dans sa gorge. Mais l’âme de la danseuse vit dans son corps tout entier », écrit Khalil Gibran dans son poème « La Danseuse ».

Nombreux sont les courants de pensée, ou religieux, qui reconnaissent le corps comme un véhicule où, véritablement, l’âme peut se déployer pour entrer en contact avec Dieu. Le salut, alors, passe par l’incarnation : aucune libération n’est possible après la mort puisque cette libération a besoin du corps pour s’opérer, par l’ascèse, par la danse, par l’érotisme peut-être.

Créatures et créateur

Bien loin de cette conception, l’islam et le christianisme perçoivent le corps de manière différente, pour des raisons théologiques et historiques incontournables. Dans chacun de ces deux grands monothéismes, la rédemption intervient seulement après la mort. Si le contact avec Dieu peut toutefois s’établir, c’est à travers une distance immense car Dieu est souffle, verbe, mais jamais chair. Corps et âme ne peuvent se rejoindre car, par définition, Dieu est « tout ce qui n’est pas le corps » et la matière est « tout ce qui n’est pas Dieu », puisque la création ne peut se confondre avec le créateur. Dieu ou une parcelle de Dieu peut habiter un corps, ou le visiter durant l’existence physique d’un être, mais l’être ne peut pleinement retourner à Dieu tant que ce corps existe. Lire la suite L’amour comme ciment du religieux

« Westworld », une série qui pose des questions

Le Regard Libre N° 23 – Jonas Follonier

Westworld, une série télévisée produite par HBO (auxquels nous devons le succès planétaire Game of Thrones) et dont la première saison a été diffusée en 2016, n’est pas une série comme les autres. Elle ne se concentre ni sur des histoires de sexe ou d’amourettes, ni sur des intrigues policières qui se ressemblent toutes. Non, elle pose avant tout des questions philosophiques.

Cette série futuriste dérivée du film Mondwest (1973) met en scène un parc d’attraction animé par des androïdes et proposant aux visiteurs de s’immerger dans le contexte du far-west. Ce décor permet au téléspectateur de se confronter au futur très présent des robots et de se demander s’ils ont une conscience, s’ils sont vivants, ou encore si leurs émotions sont aussi vraies que les nôtres ou s’il s’agit de pseudo-émotions. Lire la suite « Westworld », une série qui pose des questions

Les vertus du silence

Le Regard Libre N° 21 – Jonas Follonier

Le silence, peu à peu, disparaît de notre monde. Bien que je haïsse les « c’était mieux avant », la nostalgie, elle, ne m’incommode pas : quand elle est justifiée, c’est le plus beau sentiment qui soit. Ainsi en est-il de mon regret du silence, cet ami de l’homme qui ne sera bientôt plus qu’un lointain souvenir.

Nous pourrions dire que le silence est au bruit ce que les trous sont à la matière. Il existe actuellement des discussions passionnantes dans les instituts de philosophie pour savoir si les trous existent ou non. Cette question métaphysique nécessite bien plus qu’un article. La difficulté est en effet évidente : les trous ne semblent être que des néants, des absences de matière… autrement dit, rien. Le silence, lui, existe à coup sûr.

En quoi consiste-t-il, voilà une question à laquelle nous n’allons pas répondre. Encore une fois, une telle ontologie ne saurait avoir sa place ici, tant elle nécessite de lignes. Essayons cependant d’envisager non pas en quoi le silence consiste, mais à quoi il renvoie, ou si vous préférez, ce qu’il évoque, ce qui fait son intérêt. « L’homme est la mesure de toute chose », comme disait l’autre : considérons donc le silence par rapport à l’homme. Lire la suite Les vertus du silence

Tous à table !

Le Regard Libre N° 15 – Jonas Follonier

Cela fait des millénaires que certains philosophes, religieux, intellectuels et autres gourous nous invitent à mépriser le corps, à nous détourner du sensible, du sensuel, du sentiment, à nous diriger vers le monde supérieur de l’intellect, du spirituel, du divin. Cela fait plus précisément depuis Platon, « le grand calomniateur de la vie » comme l’écrit Nietzsche, qu’une telle conception hante la pensée occidentale.

Et si nous arrêtions d’écouter leur baratin ? Et si nous nous disions que ce qu’il y a de plus haut, de plus beau (et non de plus faux et de plus sot) en l’homme consiste à user avec mesure de toutes ses facultés – spirituelles et sensibles – et de s’extasier de leur interaction ? Et si nous envisagions que si la vie est absurde, ce n’est pas parce qu’une meilleure vie nous attend dans l’au-delà mais parce que c’est justement le propre de toute chose d’être absurde (pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien…) et que cela nous invite à la meilleure transcendance d’ici-bas, j’ai nommé l’art ? Lire la suite Tous à table !

Méditations syriennes

Le Regard Libre N° 9 – SoΦiamica

« Perte de la vue puis perte de la foi et de la destination : Aussi ma nuit extrême est-elle trois nuits. » Abul Ala Al-Ma’ari

Né en 973 après J.-C. près d’Alep en Syrie, Abul Ala Al-Ma’ari est un des plus grands poètes et penseurs de l’Âge d’or islamique. Il devint aveugle dès quatre ans, ce qui ne l’empêchera pas de faire ses études à Alep, Antioche et Tripoli, et de publier un premier recueil de poésies philosophiques intitulé Saqt az-zand, soit l’Étincelle d’Amadou. Devenu populaire, il est invité par les prestigieuses instances intellectuelles de Bagdad, auxquelles il refuse de vendre une partie de ses œuvres et dont il perdra par conséquent le soutien. Il rentre alors en 1010 en Syrie où il mène une vie d’ascète jusqu’à la fin de sa vie en 1057, retiré dans une modeste maison. À la fois respecté pour ses talents littéraires et blâmé pour l’audace de sa pensée libre, Al-Ma’ari écrit son deuxième ouvrage, la Nécessité de ce qui n’est pas Nécessaire (Luzum ma lam yalzam), suivi de l’Epître du Pardon (Risalat al-ghufran), auquel on comparera souvent la Divine comédie de Dante. Son œuvre se terminera avec le recueil d’homélies Al-Fusul wa al-ghayat, littéralement Paragraphes et Périodes. Une grande partie de ses écrits est aujourd’hui malheureusement perdue.

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