«Poisson d’or» et chienne de vie

Les bouquins du mardi – La rétrospective – Diana-Alice Ramsauer

L’histoire de Poisson d’or débute comme un conte. Elle n’a pourtant rien d’un récit féérique. Car la vie de Laïla, c’est le parcours d’une enfant arrachée à sa famille qui fuit sans arrêt; une soif de liberté pour se glisser hors des filets de la violence humaine et de l’oppression. Difficile de parler d’un chef-d’œuvre de la part du prix Nobel de littérature 2008 J.M.G. Le Clézio, mais l’ouvrage, empreint de réflexions postcoloniales, n’est pas dénué de subtilité.

«Depuis que j’étais enfant, les gens [n’ont] pas cessé de me prendre dans leurs filets. Ils m’[engluent]. Ils me [tendent] les pièges de leurs sentiments, de leurs faiblesses.»

Le roman Poisson d’or pourrait être résumé à cette phrase. D’abord toute jeune fille, Laïla est enlevée à ses parents et vendue à une femme âgée pour s’occuper de son foyer. Traitée avec un respect tout relatif, à la limite de l’esclavage moral, Laïla n’est certainement pas libre. Mais le chemin se complique encore lorsque la vieille meurt. Accusée à tort et victime d’une tentative de viol, la petite, sourde d’une oreille, s’enfuit dans un bordel, sans savoir vraiment que cela en est un, par naïveté juvénile. Là, elle rencontre des «princesses», dont une, Houriya.

Nous sommes au Maroc, probablement à la fin du vingtième siècle. Mais le conte qu’écrit Le Clézio n’est pas fixé à une époque. Il est même temporellement flou, comme si cela n’avait pas d’importance. Ni le lieu exact d’ailleurs. L’histoire qui est racontée est celle de la nature humaine, sévère et froide.

Alors accompagnée de sa princesse Houriya, Laïla part pour la France, sans but précis que Paris. Elle fuit, toujours: le manque de déférence, la précarité, l’ennui, la tristesse, la maladie, le chantage et surtout les mains des hommes. Ces mains, qui, elles, savent où elles vont.

Comme un animal en cage

Mais en France, l’histoire se répète. Différemment, mais elle reste toujours la même: l’exploitation d’une gamine devenue alors adolescente, puis jeune adulte. Une exploitation qui s’apparente souvent à de la charité bourgeoise: offrir un toit pour se donner bonne conscience; récupérer un nouveau-né de famille pauvre, et fermer les yeux sur la misère de son milieu; profiter de l’exotisme pour raison politique, mais esquiver lorsque vient l’adversité. Aider tout en dépossédant. Comme un chien que l’on récupérerait à la SPA tout en le gardant toujours en laisse.

«J’avais le cerveau qui bouillait. En même temps, je voyais le visage de Simone, ses grands yeux de vache égyptienne, qui exprimaient une détresse profonde, et tout d’un coup, j’ai compris pourquoi elle avait dit que nous étions semblables, que toutes les deux nous n’avions plus notre corps, parce que nous n’avions jamais rien voulu et que c’étaient toujours les autres qui avaient décidé de notre sort.»

L’hypocrisie des classes sociales aisées est dépeinte par toute une succession de personnages: médecins, journalistes, artistes, professeurs, qui toutes et tous enferment Laïla malgré elle; malgré eux. Et là, toujours, comme un rythme malsain: les mains des hommes (et des femmes) qui se permettent des percées impérialistes.

Frères et sœurs opprimés

L’impunité de la violence justement. Le thème est sans cesse en toile de fond. De manière politique parfois. Tout d’abord avec le livre Les damnés de la terre de Frantz Fanon, célèbre penseur martiniquais qui s’est engagé dans le cadre la décolonisation. Un ouvrage que Laïla découvre d’un ami, Hakim, et qui la suit longtemps après son arrivée en France. Mais le thème est aussi simplement traité dans la représentation d’une solidarité entre «frères et sœurs opprimées» qui se nourrit tout au long du récit. Un élan altruiste qui se développe et se délite pourtant au rythme des fuites de chacune et chacun, laissant Laïla dans une précarité émotionnelle et sociale.

Alors non, le roman ne finit pas mal. A proximité de personnes addictes, ou parfois perverses, Laïla fuit. Peut-être jusqu’à se retrouver. Elle-même. L’histoire ne nous le dit pas vraiment.

Ecrire à l’auteure: diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com

Jean-Marie-Gustave le Clézio
Poisson d’or
Editions Gallimard
1999
298 pages

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