Archives par mot-clé : conte

Entrer à Kaboul sur des cerfs-volants

Les bouquins du mardi – Diana-Alice Ramsauer

Dans Les cerfs-volants de Kaboul, la vie et la tragédie d’Amir, un petit garçon issu d’une famille bourgeoise de Kaboul, représentent une éclairante allégorie de la guerre d’Afghanistan. Mais ne vous méprenez pas, il serait totalement exagéré d’appeler cela un livre politique. Nous avons bien affaire à un roman scénarisé avec soin et qui peut se lire – en témoigne son succès – sur une chaise longue. En somme, un agréable bouquin tout public. Son intérêt profond? Il pourrait bien réveiller chez les personnes qui le lisent quelques volets d’intérêts concernant une histoire géopolitique qui n’est pas terminée et dans laquelle l’Occident est toujours empêtré.

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«Les Deux frères» à l’école du théâtre

Une fable poétique et un voyage magique

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Du grand art avec «Cornélius, le meunier hurlant»

Neuchâtel International Fantastic Film Festival – Jonas Follonier

Le mythe du loup-garou revisité en un conte hilarant, puisant dans diverses traditions: projeté dans la catégorie des «Films of the Third Kind» du NIFFF, Cornélius, le meunier hurlant est le premier long-métrage de Yann Le Quellec. Une œuvre complète et virtuose.

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« Amour et Psyché » d’Omar Porras, un voyage dans l’empyrée

Le Regard Libre N° 38 – Thierry Fivaz

Les 27 et 28 mars derniers était présenté au Théâtre du Passage, à Neuchâtel, Amour et Psyché. Première création d’Omar Porras pour le TKM (2017) : retour sur un moment d’émerveillement.

Il y avait une fois une jeune femme qui s’appelait Psyché. Fille de roi, Psyché était si belle et si pure que son insolente et incomparable beauté en vint à provoquer la colère de Vénus, déesse de l’amour et de la beauté. Responsables du courroux divin : les charmes de la jeune femme. Ces derniers étaient si rares et si merveilleux qu’ils en allaient jusqu’à faire perdre la raison à ceux qui les avaient contemplés. Emerveillés, les hommes en vinrent à croire qu’ils tenaient en la jeune femme une Vénus nouvelle – et mortelle. C’est ainsi que, progressivement, les autels de la divinité furent délaissés au profit de ceux que l’on érigea en l’honneur de Psyché.

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« Le Sang », extrait n° 12

Le Regard Libre N° spécial « Ecologie – Pour un revirement intégral » – Sébastien Oreiller

Chapitre III : Départ de la mère (suite et fin)

Revenu à pied depuis l’église, alors que le docteur l’avait dépassé en voiture, marchand à pas lents depuis la terre glacée de ses ancêtres, il prépara le café et le pain du soir, mit les frères et sœurs au lit et se coucha. Il faisait froid et il songea. Il songea à ce que serait sa vie future maintenant que la mère était morte, à ce que serait celle de ses enfants, et des enfants de ses enfants. Il vit les foins et les moissons, la vigne, et les tabourets de bois. Il sentit sur sa langue le goût du mauvais vin, il sentit l’odeur des corps sales, les sécrétions des bêtes dans l’étable, et celles des hommes dans un trou dehors, derrière la maison. Il vit la naissance des riches, et les suaires des pauvres. Il vit les fatigues des vieux et les ânes qui se crèvent à porter le poids des fagots, il vit les dos de ses enfants lorsque l’âge les aurait saisis eux aussi, courbés et douloureux, et les chaussures cloutées, et il détourna son regard vers la plaine. Le fleuve fumait sous la chaleur et se mêlait à la vapeur du train qui fendait le sol brun et indigent comme un éclair, brillant et insaisissable. Continuer la lecture de « Le Sang », extrait n° 12

« Le Sang », extrait n° 11

Le Regard Libre N° 35 – Sébastien Oreiller

Chapitre III : Départ de la mère

En portant le cercueil, le poids de la mère sur les épaules, il ne songeait même pas lorsqu’il pénétra sous la vieille nef de pierre. Il ne songea pas que peut-être il avait causé sa mort, au chagrin distillé dans son cœur par les événements de la montagne, la disparition soudaine de son fils. Il savait qu’elle connaissait tout, qu’elle n’avait jamais rien dit, mais qu’elle savait. Il avait perdu sa jeunesse ; un mois plus tard, la mère était morte. Il n’y avait rien à comprendre. L’office commença, et il s’assit devant, avec les petits frères et sœurs, qui pleuraient sans trop se rendre compte. Qu’allait-il faire avec eux ? Les envoyer au pensionnat, en ville, chez les prêtres ? Il n’en avait pas les moyens. Le pensionnat, pour eux, ce serait l’orphelinat. Ou alors, il les éduquerait, du mieux qu’il pourrait, mais il ne pourrait être à son tour et père et mère. Continuer la lecture de « Le Sang », extrait n° 11

« Le Sang », extrait n° 9

Le Regard Libre N° 33 – Sébastien Oreiller

Chapitre II : Arrivée du fils (suite)

Quand il fut rentré chez lui, dans les pénates de la mère, couché sur son lit la fenêtre ouverte, endormi dans les courants de la nuit, il songea à ce qu’il devait faire. Il repensa aux dernières journées qu’il avait passées en leur compagnie, ce qu’il avait enduré pour elle. Comment, pour lui faire plaisir, il avait accompagné les deux détritus en promenade, comment elle s’était installée à même l’herbe, au bord de l’étang, dans un habit blanc, presque transparente sur le rivage. L’ombre des arbres l’avait noyée. Pendant qu’elle les regardait, pendant que les filles erraient alentour, ramassant les bouquets de petites orchidées et de gentianes pour en garnir leur chambre, eux s’étaient baignés dans cet étang froid qui descend des montagnes, détrempé du courant limpide leur chair impure, sous le regard de la mère. Cette eau, il le pressentait, souillerait bientôt les pentes montagneuses, en torrent rapide, jusqu’à se jeter dans le fleuve en contrebas, inondant la plaine de leur saleté. Les petites gens s’en désaltèreraient à l’envi. Un germe allait s’abattre sur le pays, celui du mépris qu’ils lui portaient, pendant qu’elle beurrait leurs tartines et épluchait les œufs durs. Comment pouvait-elle l’aimer sans les détester ? Lui qui respirait l’air des forêts et des écorces, et la mousse et les animaux des champs. Il détourna son regard dans les profondeurs et vit son reflet, sous lequel gisait, noyée, la jeunesse qu’il avait recherchée. Continuer la lecture de « Le Sang », extrait n° 9

« Le Sang », extrait n° 8

Le Regard Libre N° 32 – Sébastien Oreiller

Chapitre II : Arrivée du fils (suite)

Comme la Terre qui a trop transpiré sous le soleil, il prit froid en partant. Rien ne lui semblait plus vénéneux que cette brise rampante, effluve humide du fleuve qui roulait en contrebas, mais aussi haleine des damnés de la montagne, fracassant leurs pierres dans les alpages et effrayant les pâtres. Lui qui aimait le soleil et la vigne, la canicule même, qui ne désemplit pas, et les journées fécondes de juin, et la moiteur de juillet. Quelle soirée ! On eût dit le début de l’automne, et ses poumons souffraient dans le froid parce qu’il avait trop fumé. Le crépuscule lui-même semblait pressé d’en finir, de l’abattre en arrivant trop tôt. Les choses changeaient, et il n’en connaissait pas la cause. Il ne savait pas quelle âme agitait les arbres, comme des doigts morts sans sang, parce que la sève était redescendue, et se terrait dans les racines. Comment la terre pouvait s’endormir, et trouver son repos, alors que l’heure était encore aux sourires et aux moissons. Une brève averse avait détrempé les chemins, et ses pas avançaient dans la boue, boue de l’âme, saleté d’un cœur tempétueux. Il avait perdu. Continuer la lecture de « Le Sang », extrait n° 8

« Le Sang », extrait n° 7

Le Regard Libre N° 31 – Sébastien Oreiller

Chapitre II : Arrivée du fils (suite)

Ils étaient deux. Il y avait le fils et son ami. Ils entrèrent dans la grand’salle, brillants de poussière et d’éclat, en uniformes entre les portraits des ancêtres. L’un était grand et blond, avec les mêmes reflets marins que sa mère, et dans le regard la même arrogance froide ; l’autre plus petit et plus maigre, longs cheveux noirs et teint d’olive, qu’il gardait loin du soleil. Pas d’arrogance dans le regard, mais de la malice dans le sourire.

Ils avaient dû les attendre longtemps. Les filles, lassées, s’en étaient allées, et avaient déserté les lieux, subsidiaires à l’ombre de leur frère, ce frère qu’elles n’aimaient pas, et leur vision mouvante se confondait avec l’image de quelque aïeule sur la paroi, comme elles squelettique et vaporeuse. Le soleil tapant de l’extérieur avait plongé la grand’salle dans la pénombre ; on ne discernait plus les visages contre les murs. Seule la moiteur ruisselante qui perlait au bout des longs voiles blancs et des mains, humidité des vieilles demeures ou des chapelles, conservait aux corps leur réalité naturelle et pourtant volatile. Il allait prendre froid. Continuer la lecture de « Le Sang », extrait n° 7

« Le Sang », extrait n° 6

Le Regard Libre N° 30 – Sébastien Oreiller

Chapitre II : Arrivée du fils

Il y avait quelques retouches à faire. A peine. Elle passait ses mains sur le tissu souple, les hanches et les côtes, d’un œil expert, pensait-elle. Comme s’il ne remarquait rien. Elle tremblait. C’était les habits de son fils, celui qui allait bientôt arriver. Longues bottes noires, pantalons d’équitation et large chemise. Autour du cou, une cravate, assez ample, presque un foulard. Ils faisaient quasiment la même taille ; à peine était-il un peu plus petit et fin. Elle allait les reprendre. Elle en avait assez de ces habits de jardin, vieux haillons de grosse toile. Lui aussi se trouvait beau dans le miroir, presque trop bronzé dans ces habits qui sentaient l’homme, l’homme riche surtout, celui qui ne se refuse rien.

Il pouvait les garder, mais ici seulement. Les prendre au village, c’était hors de question. Pourquoi pas en fait. Non, on l’aurait vu, on aurait compris, on n’aurait peut-être rien dit, mais les autres femmes l’auraient trouvé beau, elles aussi. Non, il ne valait mieux pas. Et son fils ? Il serait jaloux, bien sûr, mais qu’importe. Ces habits, il ne les mettait plus ; c’était pour ça qu’il les avait laissés là. Il grimaça. Continuer la lecture de « Le Sang », extrait n° 6