«Sigmund Freud noho ma ka pale umauma» émettait le nécrophone*!

Les bouquins du mardi – Anaïs Sierro

Qui est là? est certainement la question que l’on pourrait poser à l’auteure, Carla Demierre à la lecture de ses dix fictions. Qui est dans sa tête lors de l’écriture de ses lignes? On navigue dans un univers complètement loufoquo-plaisant, parfois totalement scientifico-sérieux, souvent spirituello-perché et par-dessus tout véridico-sonore. Une telle phrase pourrait – sans prétention aucune – se trouver dans ce recueil de fictions qui ont une thématique commune: le son et son étude, de manière absurde. Enregistrer un chaman, une femme qui parle martien ou hawaïen (on ne l’a pas encore compris nous-mêmes), une conversion de souvenirs étranges, une voix d’un défunt… bref, tout ce qui peut être enregistrable. Et le talent de l’auteure est qu’elle nous embarque non pas uniquement dans des histoires, mais surtout dans une performance artistique littéraire. «Lorsque les mots traduisent les sons», rien ne pourrait mieux résumer ce livre, cet objet d’art. Oh et promis, je vous traduirai le titre plus tard…

Que d’interrogations à la fermeture de ce livre quant à celle qui se cache – ou pas d’ailleurs – derrière ces mots. Carla Demierre est une artiste, avant d’être auteure. Formée à Genève et à Montréal dans l’art et la création littéraire, il ne fait aucun doute qu’un livre soit une œuvre d’art chez elle. Mais si elle est artiste, elle est aussi et surtout chercheuse ou exploratrice en art. Sons, formes imprimées, sonores et visuelles ou encore faits techniques et notions historiques, elle expérimente un genre artistique en mélangeant le tout et en le ramenant aux mots.

Sa plume, dans Qui est là?, est tellement sonore que le fond s’efface parfois. Laissant place tantôt à de la folie, tantôt à de la poésie et quelquefois à une forme de spiritualité littéraire. Et tout comme la poésie, on déguste ce savant mélange encore mieux en lecture à voix haute… Ainsi, l’écrivaine nous plonge dans une transe étrange, perdus entre incompréhension et folie ou entre fond visiblement documenté à la précision technique et historique des procédés d’enregistrements de l’époque, et forme inventée. On ne sait plus trop où se situer. Mais diantre que c’est délicieux!

«La médium concentra son esprit sur une idée: concentrer son esprit sur cette idée (concentrer son esprit sur une idée).

                                             Cette idée

                                                                                       Une idée

                                             Cette idée

                                                                                       Une idée

                                             Cette idée

                                                                                       Une idée

                                             Se concentrer

                                                                                       Etc.»

Au-delà de la plume de Carla Demierre qui nous apparaît comme un opium lettré aux sonorités délectées, la critique sous-jacente est d’acier. Est-ce une intention de l’auteure? Ou alors notre lecture biaisée, incapables de ne pas jouer aux experts lettreux qui ne désirent que prêter aux auteurs des intentions d’une noblesse littéraire certaine? Quoi qu’il en soit, cette obsession que semble avoir les personnages (ou machines) «chasseurs de sons» à vouloir enregistrer la voix de fantômes, celle de chants traditionnels ou encore celle d’utilisateurs d’intelligence artificielle, nous provoque un malaise étrange. Puisque l’on ressent un besoin d’aller en-deçà des simples sons capturés, c’est en réalité l’intimité de ces sons que l’on recherche. Carla Demierre a une telle faculté à les nommer et qualifier précisément qu’ils dépassent leur simple nature. Ils sont héritages, connaissances et folie, souvenirs, savoir et mégalomanie. Ils sont. Les sons sont.  Alors, l’enregistrement devient violation, appropriation et immiscion. Comme si, en captant un son, l’on prenait possession de ses secrets, des savoirs cachés de sa création. Le malaise est là. C’est donc peut-être ce dernier «qui est là».

Publicités

«Le souffle grossissait, alternativement sur la lettre F et sur la lettre S, à chaque fois plus bruyant. […] C’était à la fois comique et désagréable à entendre car le souffle renfermait un râle humide et saccadé qui rendait l’anatomie de la gorge trop présente à l’esprit.»

NEWSLETTER DU REGARD LIBRE

Recevez nos articles chaque dimanche.

Un objet d’art extérieur – qui est la noble marque de fabrique de la maison d’édition art&fictiontout comme intérieur. Ce recueil est une performance artistique à laquelle on prend part avec nos yeux et nos oreilles. Des fictions que l’on ne comprend pas vraiment, mais qu’on redemande, comme déjà dépendants de l’opiacé de ces tracés. L’incompréhension demeure savoureuse, car l’on se retrouve dans la peau d’un fou qui ne comprend pas exactement ce qui se passe autour de lui, mais qui de sons, d’images et de mots, s’évade dans une crise de folie, dans un pas-si-bad trip. Qui est là? ou écrire un délire et le provoquer.

«A: Ecoute ça: [C’.e.s.t.t.o.u.t.b.i.z.a.r.r.e]. Le doigt [click] et le magnétophone [frgtch-grt-g.rcht-ftt]. C’.e.s.t.t.o.u.t.b.i.z.a.r.r.e.

B: Mouis

C: Encore une fois, au ralenti. C’…e…s…t…t…o…u…t…b…i…z…a…r…r…e…

A: Ha-ha! On dirait du breton…

B: Mais il n’est pas breton!?

C: Non, ça doit être la bande mais parfois.»

P.S.: comme promis, «Sigmund Freud noho ma ka pale umauma»*2 veut dire: ???
Lisez le livre et vous saurez!

*1 Le nécrophone est un appareil enregistreur qui avait pour but d’enregistrer la voix des morts pour communiquer avec eux.

*2 Traduction française: Sigmund Freud campe chez le coiffeur.

Ecrire à l’auteure: anais.sierro@leregardlibre.com

Crédit photo: image d’illustration tirée du livre Pick-up et Amplification Musicale de P. Hémardinquer

Carla Demierre
Qui est là?
art&fiction
2020
156 pages

Laisser un commentaire