«Suzanne, désespérément»: de l’amour naît une union insolite

Les bouquins du mardi – Lauriane Pipoz

Dix personnages se retrouvent pour rechercher un chien. C’est la naissance de ces liens, et non la disparition de Suzanne, qui est au cœur du septième roman de Mélanie Chappuis. Sa particularité? On se trouve tour à tour dans la tête de tous les protagonistes, qu’on découvre de l’intérieur, mais aussi de l’extérieur grâce au regard des autres, qui peut être juste ou non. Une véritable leçon d’humilité.

Suzanne, le boxer de Lucienne, a disparu. Ce chien est aimé de tous. C’est donc tout naturellement que les gens du village se dévouent pour aller dans la forêt participer aux recherches, prêtant main forte à cette veuve désespérée, mais pourtant si jalousée. C’est vrai que Lucienne, elle est riche. Et elle est belle. Mais est-ce une bonne raison de la détester? Oui, peut-être, c’est une arriviste. Mais elle force aussi le respect, cette femme courageuse et généreuse. Enfin, chacun a son avis sur la personne.

Eh oui, dans Suzanne, désespérément, chaque protagoniste a son mot à dire. Tour à tour, ils prennent la parole pour donner leur version des faits et y aller de leur commentaire sur la façon dont la maîtresse gérait son chien. Le livre est construit comme un polar, nous laissant réfléchir sur l’hypothèse la plus probable de la disparition du fameux toutou. Mais, finalement, vous l’aurez compris, ce n’est pas vraiment cet événement qui est le sujet principal du livre.

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Union et divisions

Mélanie Chappuis nous montre que, parfois, des caractères différents peuvent se fédérer autour d’une seule cause. Ces différences sont mises en évidence par les styles utilisés pour donner corps à la pensée des personnages. Il sera par exemple très fluide lorsque le lecteur plongera dans la tête de la douce Marie, écrivaine profondément romantique et légèrement perdue rappelant peut-être un peu Emma dans Madame Bovary. Ou il pourra aussi être beaucoup plus abrupt, pour mettre en lumière les idées impures de Victor, épris de l’auteure mélancolique et prisonnier non pas, comme il le croit, de sa condition de fils d’ouvriers, mais de ses désirs bestiaux.

«Je les avais laissés tous les deux raccompagner Lucienne chez elle, après un regard à Marie, appuyé, durant lequel je m’étais attardé sur ses yeux, puis sur ses lèvres, lui révélant mon désir. Un regard mal élevé: je m’appropriais ce visage, j’exerçais un droit sur lui, celui de le détailler comme s’il m’appartenait, comme si j’en étais le détenteur. Je suis rentré chez moi, furieux contre cet époux qui me la dérobait bien qu’il n’y fût pour rien, ce dernier point restant à prouver: n’épouse-t-on pas les plus désirables pour emmerder ceux qui n’ont pas réussi à les avoir?»

Mais le livre ne sombre pas dans la naïveté. Loin de se terminer en accord parfait, il finit sur une note dissonante, mais qui semble parfaitement vraisemblable: si l’amour a le pouvoir d’unir, il peut aussi diviser. Le livre forme un ensemble cohérent à partir de luttes diverses: il montre un moment de l’existence des protagonistes, tous occupés par un même problème – la perte du chien –, mais également obsédés chacun par une lutte plus particulière, personnelle, qu’aucun autre ne peut mener à leur place. Qu’il s’agisse de l’amenuisement du désir dans un couple, d’une ambition professionnelle impossible à assouvir, ou encore d’une passion abandonnée au nom de l’amour, on pourra se rendre compte que, au final, si elles sont diverses en apparence, toutes les douleurs se ressemblent.

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Les fluctuations stylistiques sont l’une des spécialités de cette auteure suisse romande. La lecture de ses ouvrages est une véritable leçon d’humilité, mais aussi de générosité. Car au vu du traitement de certains personnages, on se plaît à penser qu’elle a dû beaucoup observer les autres et faire l’effort de tenter les apprécier pour pouvoir mettre son doigt si justement sur leurs failles et nous aider à les comprendre, voire parfois les accepter, avec leurs pensées quelques fois sombres.

«Bref, [elle n’est] pas vraiment un cadeau. Pourtant si. D’abord parce qu’elle est belle, même si ça l’énerve que je l’évoque; elle a l’impression que mon amour ne tient qu’à son apparence, qu’elle soigne beaucoup par ailleurs. Ensuite, parce qu’elle est tendre, en général joyeuse, et plutôt mal dans sa peau. J’ai fait une arme de son manque de confiance en elle. Je suis celui qui la rassure, la relève. Ou la diminue si j’estime qu’elle n’a pas assez besoin de moi. J’ai l’air d’une ordure quand je dis ça. On a tous l’air d’ordures quand on pense tout haut.»

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Ce talent est même l’essence de certains de ses ouvrages, comme ses recueils de chroniques Dans la tête de…, dans lesquels on peine à détester même les pires protagonistes. Mélanie Chappuis possède le don de nous faire comprendre les personnages dans leur ensemble à partir d’une caractéristique et d’une anecdote isolée: il est facile de lire entre ses lignes, ce qui ne rend pas leur lecture moins subtile.

Ecrire à l’auteure: lauriane.pipoz@leregardlibre.com

Crédit photo: © Pauline Loroy / Unsplash

Mélanie Chappuis
Suzanne, désespérement
BSN Press
2021
104 pages

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