William Kotzwinkle n’est pas un écrivain comme les autres

Les bouquins du mardi – Edition spéciale «Les coronarétrospectives de la littérature» – Amélie Wauthier

Pour ma critique «bonus», j’avais envie de vous recommander un bouquin frais et sympa, histoire de nous rappeler à tous que la vie est belle et qu’il fait bon lire. Sinon, je ne vois pas tellement l’intérêt de vous parler d’un livre que je ne vous recommanderais pas vivement et de me farcir sa lecture avant. J’ai ainsi parcouru les différents étages de ma bibliothèque et, entre Kafka et Heidegger, ai mis la main sur le troisième tome des récits de cette célèbre trentenaire, aka Bridget Jones. Folle de lui, un journal intime frais et déluré, qui parle d’amour et de galères sur un ton ultra drôle et piquant, la lecture parfaite en cette période de confinement!

Après cinquante pages, je suis certaine d’une chose: le récit façon journal d’une adulescente maladroite et attachante quand on est une veuve avec deux enfants qui a un toyboy, ça ne fonctionne pas, mais alors vraiment pas! Ma déception est à la hauteur de celle lorsque, fan absolue de Tolkien, j’ai découvert l’adaptation du Hobbit par Peter Jackson – c’est vous dire! Un peu dépitée, mais optimiste (oui, on peut être les deux à la fois, je vous l’assure!), je retourne à ma bibliothèque, bien déterminée à trouver LE livre qui fera battre mon cœur et travailler mes zygomatiques.

Pourquoi pas Jo Nesbo? Mmh, pas certaine d’avoir envie de lire un thriller. Les falsificateurs d’Antoine Bello? Ah, oui! il était vraiment chouette, mais 587 pages…Trop long! Et La France de Vichy? Tu parles d’une lecture «fraîche et sympa». Autant revenir à Kafka. A ce rythme-là, je ne suis pas prête de l’écrire, ma critique! Je décide alors de procéder avec méthode et discipline – c’est tout moi… Comme j’ai envie de lire quelque chose de drôle, je sélectionne les bouquins, tous genres confondus, aux titres rigolos, voire loufoques. Si après dix pages, je n’ai pas de coup de cœur, j’abandonne l’ouvrage que j’ai entre les mains et j’attaque le suivant. Parfois, il faut de la rigueur et de l’ordre pour que la magie opère.

L’ours est un écrivain comme les autres

Par William Kotzwinkle, le gars qui te permet de gagner haut la main toute partie de Scrabble! (Je sais, les noms propres ne sont pas autorisés, mais si on ne peut pas faire preuve d’un minimum de souplesse en cette période de crise sanitaire, où va-t-on?) C’est l’histoire d’un homme, Arthur Bramhall. Professeur de littérature à l’Université du Maine et en année sabbatique à la campagne. Sujet à la dépression, Arthur nourrit l’espoir d’entretenir des relations sexuelles avec des femmes, elles aussi déprimées. Il y consacrera un livre, basé sur sa seule imagination, ses projets charnels ayant très vite été contrariés par la réalité. Suite à la disparition de son roman lors de l’incendie de sa grange, Bramhall réécrit son histoire et l’enterre au pied d’un arbre, dans un porte-document, afin de le protéger.

«J’ai écrit la vérité», déclara Bramhall en fermant son manuscrit, qu’il tapota tendrement. Il venait d’allumer, au cœur des ténèbres destructrices de sa dépression de toujours, un lumignon de gaité. «Demain, tu vas conquérir le monde», annonça-t-il au manuscrit.»

C’est l’histoire d’un ours, qui passait dans le coin par hasard. Et qui, en fouinant au pied d’un arbre, mit la main sur un roman à l’abri dans un porte-documents. Il décide alors de saisir sa chance de devenir quelqu’un. Bien qu’on le trouve étrange, l’ours parvient à se faire passer pour Dan Flakes, un écrivain ultra doué – et inventé de toutes pièces – que tout le monde s’arrache. Vivant au jour le jour, puisque c’est un ours , il n’hésite pas à se rouler par terre de plaisir après avoir englouti un bon repas. Il est un modèle pour tous, de son agent aux présentateurs télé, qui le considèrent comme un être libre qui sait profiter pleinement et simplement de la vie tout en rejetant les conventions.

L’ours fait preuve de candeur malgré son désir le plus profond de devenir quelqu’un. Les codes sociaux qui régissent le monde des humains restent pour lui un grand mystère. Mais il n’en a que faire et se contente d’apprécier l’instant présent, détaché du passé, n’anticipant pas le futur. Et cela le rend parfaitement heureux. Son unique crainte: finir dans un zoo et être ainsi privé de sa liberté. Quant à Arthur Bramhall (le véritable écrivain, souvenez-vous!), à nouveau privé des fruits de son dur labeur, il se laisse embrigader par Pinette, un bon gars du cru toujours accompagné par son chien, qui le traîne de foyer en foyer, à la quête d’histoires plus vraies que nature pour un futur bouquin. Quelle que soit sa destinée, chaque personnage est confronté à un même problème, celui de trouver SA place.

Enfant de l’absurde

Dan Flakes est un ours, mais personne ne le remarque. Après avoir perdu son roman dans un incendie, puis lors d’un vol, Aarthur Bramhall se réfugie dans une grotte pour y hiberner un coup. Ce bouquin se trouvait-il entre Le Procès de Kafka et le Rhinocéros d’Ionesco? J’ai ri, mais qu’est-ce que j’ai ri! Cette fois, nul besoin de compter les pages, je les ai dévorées les unes après les autres. Le style de l’écrivain est aussi simple et élégant que son ours et le regard qu’il pose sur le monde aussi aiguisé que celui d’un professeur d’université. Personne n’a lu le livre de Dan Flakes, mais tout le monde l’adore! Les paroles de l’écrivain n’ont aucun sens? Qu’à cela ne tienne, chacun y va de sa propre interprétation! Quel génie, ce Dan! On l’apprécie pour sa simplicité, sa modestie, c’est un modèle… mais les humains font tout le contraire, histoire de bien cultiver leurs TOC, névroses et autres malheurs.

Regorgeant de nature et d’humanité, ce roman est une véritable bouffée d’air frais – celui des forêts du Maine – et nous invite à nous questionner sur nos habitudes, ainsi que notre mode de vie, avec beaucoup d’humour et de philosophie. Que vous soyez un ours ou un littéraire, bourru ou solitaire, n’hésitez plus! Profitez de ce confinement pour vous faire du bien et dévorez un chouette bouquin! 

Ecrire à l’auteure: amelie.wauthier@leregardlibre.com

Crédits photo: © Amélie Wauthier pour Le Regard Libre

William Kotzwinkle
L’ours est un écrivain comme les autres
Traduction de Nathalie Bru
10/18
2016
285 pages

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