Quand «gouverner par les besoins» mène à l’économie planifiée
Le besoin du logement peut être satisfait différents moyens, notamment par la construction privée, le parc social ou des coopératives. Photo: Danist Soh via Unsplash
Prendre au sérieux les besoins fondamentaux ne signifie pas nécessairement de confier à l’Etat le soin de les administrer. L’enjeu consiste à garantir l’accès aux biens essentiels sans retirer aux individus la maîtrise de leur vie.
«Gouverner par les besoins» est une formule qui revient régulièrement à gauche dans la critique de l’ordre marchand et capitaliste. Elle peut simplement signifier que les institutions doivent être évaluées selon leur capacité à permettre aux individus de se loger, de se nourrir ou de se soigner. En ce sens, l’idée paraît séduisante et bien intentionnée.
Mais la formule peut aussi désigner un projet plus ambitieux: remplacer le mécanisme d’information et de coordination que constituent les prix par une définition politique des besoins prioritaires, puis organiser directement la production et la distribution des biens. Or reconnaître le caractère fondamental d’un besoin ne détermine pas encore la meilleure manière de le satisfaire. Derrière la belle intention, se cache le spectre de la mise en œuvre administrative, qui pose des problèmes importants.
Des besoins aux institutions
Un besoin se distingue d’un simple désir: il désigne une condition nécessaire à une vie suffisamment sûre, autonome et socialement intégrée. Nous avons besoin d’un toit, de sécurité, et d’un accès à des ressources fondamentales, mais non de biens luxueux comme des Lamborghini.
Les besoins ne sont pas tous biologiques. Disposer d’une adresse ou d’un accès numérique est ainsi devenu une condition pratique pour avoir accès à un emploi, accomplir des démarches administratives ou exercer certains droits. Les besoins dépendent donc en partie de nos institutions et ne composent pas une liste objective que le politique pourrait simplement appliquer.
Surtout, un même besoin peut être satisfait par différents moyens. Prenons le logement. Il peut être satisfait par la construction privée, le parc social ou des coopératives. Passer de l’expression des besoins à la réponse institutionnelle qu’il appelle exige donc des choix empiriques et normatifs supplémentaires. Reconnaître qu’un besoin est fondamental ne suffit pas à déterminer la meilleure manière d’y répondre. Et contrairement à l’intuition qui prédomine souvent, l’identification d’un besoin fondamental ne nécessite pas impérativement une action publique.
Ce que le marché peut faire
La critique selon laquelle le marché ne répond qu’à la demande solvable est juste. Il peut laisser insatisfaits les besoins de ceux qui ne peuvent payer. Ce constat peut justifier des redistributions, des garanties d’accès ou des services publics, ce qui est le cas dans l’intégralité des pays développés.
Pour autant, le marché n’est pas étranger à la satisfaction des besoins. Sa première force est épistémique. Elle tient à sa capacité à agréger un ensemble de connaissances dispersées. Comme l’a montré l’économiste autrichien Friedrich Hayek, l’information pertinente est dispersée entre une multitude d’acteurs. Autrement dit, aucun acteur ne possède à lui seul toutes les connaissances nécessaires pour organiser la production. Les prix signalent les raretés et les coûts d’opportunité, alors que la concurrence favorise l’adaptation, l’innovation et la diversité des solutions.
Cela n’implique pas nécessairement que le marché puisse, à lui seul, répondre à tous les besoins. Il fonctionne mieux lorsque les individus peuvent comparer, trouver des solutions de remplacement et se désengager. Il fonctionne nettement moins bien lorsqu’ils sont captifs, placés dans l’urgence, mal informés ou confrontés à un monopole.
Mais définir un besoin ne fait pas disparaître la rareté. Il faut toujours décider comment répartir des ressources limitées. Se passer entièrement du marché revient dès lors à se priver d’informations à se priver d’informations essentielles et à organiser cette répartition à l’aveugle. Le contrôle des prix l’illustre: en voulant protéger l’accès à des biens de première nécessité, il peut conduire à une sous-production de ces biens faute d’incitations suffisantes à la production.
Les risques d’un gouvernement par les besoins
Toute société nécessite un certain degré de planification. La construction d’infrastructures publiques peut, par exemple, être organisée en fonction des prévisions démographiques. La difficulté apparaît lorsque la définition politique des besoins devient le principe général de coordination sociale. Il faut alors décider qui définit, hiérarchise et administre les besoins. On passe d’une nécessité d’une planification circonscrite à certains domaines, à une planification générale de l’économie.
Supprimer le rationnement par les prix semble raisonnable pour des biens vitaux, mais ne fait pas disparaître le rationnement. Celui-ci prend simplement d’autres formes : critères administratifs, dossiers, files d’attente ou décisions discrétionnaires.
Ces mécanismes de planification ne sont ni neutres ni nécessairement plus égalitaires que les prix, car ils introduisent toute une série de nouveaux choix dans le traitement des situations individuelles: qui reçoit une aide, qui bénéficie d’une exemption, qui contribue à son financement et dans quelle proportion. La complexité administrative avantage également ceux qui disposent des connaissances et du temps nécessaires pour s’y retrouver. Ces difficultés sont rarement prises en compte par les partisans d’un gouvernement par les besoin. Ceux-ci tendent à souligner les défaillances du marché tout en négligeant celles de l’action publique. Or si les marchés rencontrent des difficultés dans certains cas, l’administration abrite elle aussi des problèmes qui lui sont propres.
L’exemple du logement
Se loger est un besoin fondamental, mais la crise des zones tendues – généralement les grandes villes très demandées – n’est pas seulement distributive. Elle tient au foncier, aux coûts de construction, à l’urbanisme et aux veto locaux.
Les prix élevés signalent alors une rareté réelle, souvent entretenue par des décisions politiques. Une ville qui empêche la densification protège les propriétaires et les habitants déjà installés, tandis que les ménages modestes et les nouveaux arrivants supportent la pénurie. Si l’offre reste bloquée, l’encadrement des loyers ou les aides à la demande ne résolvent pas le problème: ils peuvent déplacer le rationnement vers l’attente, la sélection des locataires ou la hausse des prix.
Une politique juste doit donc agir simultanément sur l’offre et sur la protection des populations vulnérables, soit soutenir la construction et la densification tout en développant, lorsque cela est nécessaire, des logements sociaux ou coopératifs. Le besoin indique ici la finalité – un logement stable et abordable – sans pour autant imposer une voie institutionnelle unique.
Satisfaire les besoins sans gouverner les vies
Il vaut donc mieux garantir la satisfaction des besoins que gouverner directement par eux. Cela suppose une économie productive et innovante, des garanties publiques afin que l’accès aux biens essentiels ne dépende pas seulement du revenu, mais d’institutions qui peuvent être adaptées à chaque type de bien.
Une position libérale cohérente ne sacralise pas le marché. Elle admet que celui-ci puisse parfois être contourné – tout en reconnaissant le coût de ces interventions. Néanmoins, elle refuse de déduire de l’importance morale d’un bien que sa production et son allocation doivent relever d’une administration centralisée.
L’objectif est avant tout de garantir les conditions matérielles permettant à des individus aux aspirations diverses de gouverner leur propre vie. Il s’agit d’éviter de déléguer à un tiers la définition et l’administration des besoins, au risque de les soumettre à des décisions arbitraires.
Nathanaël Colin-Jaeger est maître de conférences en politique, philosophie et économie à l’Université catholique de Lille.
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