La Chine et l’apprentissage de la puissance

Le Regard Libre N° 46 – Clément Guntern

Dans les médias occidentaux, la fascination envers un pays aux opportunités formidables se mêle à une crainte pour un géant qui semble prêt à prendre sa place dans le monde. Un point qui attire tous les regards est le projet des nouvelles routes de la soie. Explication du phénomène.

Jusqu’à la présidence de Xi Jinping, actuel président de la République populaire de Chine, le pays avait comme politique de faire profil bas. Le grand réformateur Deng Xiaoping avait énoncé cette vision d’une Chine qui allait prendre sa place pacifiquement à mesure que son économie croissait. Maintenant que sa puissance économique est bien installée, Pékin cherche à transformer le capital économique en capital politique. Et la confrontation n’est plus exclue. Pas forcément militairement, mais de manière diplomatique et économique, dans une politique expansionniste d’affirmation nationale. 

Une ambition mondiale

L’ambition de Xi Jinping est véritablement mondiale. La Chine n’est pas encore le centre du monde mais souhaite le devenir. Et pour cela, il faut pouvoir jouer un rôle encore plus grand dans la politique mondiale. L’horizon que les dirigeants politiques visent est 2049, soit le centenaire de la révolution communiste en Chine. L’objectif? Montrer tout le chemin parcouru et faire le lien entre le parti communiste et la puissance mondiale qu’est la Chine actuellement. Des annonces de projets pharaoniques et de programmes ambitieux ont contribué à forger une image de puissance sans fin; à la fois démographique, économique et politique.

Cependant, nous avons tendance à trop craindre la Chine ou à la surestimer, car ses dirigeants eux-mêmes ont conscience des limites du pays. La nation ne sera pas pour toujours sur la même dynamique de croissance et il est temps de se préparer à ce moment. Les premiers signes de vieillissement de la population, le ralentissement de la croissance et la crise commerciale avec les Etats-Unis ont tous constitué des freins à la course en avant du pays. Le temps de préparer une Chine serine est arrivé.

Il faut trouver des moyens pour se faire une place avant de ne plus en être capable. Comme porte-étendard de ce renouveau, les dirigeants chinois ont développé le projet des nouvelles routes de la soie qui relieraient l’ensemble de l’Asie, l’Europe et une grande partie de l’Afrique à la Chine. Le tout par des ports, des aéroports, des routes, des infrastructures en tous genres. Mais quel but concret la Chine poursuit-elle? Non seulement trouver de quoi écouler les marchandises et services chinois, mais aussi concrétiser la puissance économique en puissance politique par un mouvement de la Chine hors de ses frontières. 

Un pays sans alliances

Comme Pékin n’a aucune alliance avec d’autres pays, mis à part la Corée du nord, le parti communiste doit trouver des relais de sa puissance à travers le monde pour stabiliser son environnement. Le tout par des alliances et l’imposition de normes et de standards. Selon une vision traditionnelle chinoise, le pays doit mettre le monde sous son toit. Mais Pékin souffre encore d’une certaine inexpérience dans le monde de la politique mondiale. En cela, les Chinois sont desservis par une vision historique d’un pouvoir impérial qui dominait les royaumes alentour et qui en contrepartie devaient payer un tribut. Peut-être que l’Empire du Milieu croit que cette situation est toujours d’actualité et que face à sa puissance, les autres pays vont emprunter la voie qu’il a tracée pour eux.

Les freins de la Chine

Mais l’ordre international est bien différent aujourd’hui pour deux raisons. La première est qu’il existe dans de nombreux pays de fortes réticences au soutien chinois. C’est une des inexpériences de la Chine. Notamment sur le plan de la dette, car les infrastructures des nouvelles routes de la soie seront financées par des emprunts chinois aux pays de transit. Le risque que certains pays comme la Malaisie ont su voir est que ces Etats n’auraient pas toujours les moyens de rembourser ces emprunts et que les infrastructures passeraient en mains chinoises. Ce serait une atteinte à leur souveraineté nationale. La Malaisie a ainsi changé d’avis et demandé à la Chine de revoir les conditions d’octroi de financements.

Ce sont des situations de conflits internes qu’il va falloir gérer dans chacun des pays. Des conflits que le parti communiste chinois n’a pas forcément l’habitude de gérer car, dans ses frontières, il a la main sur tout. Dans le cas de certains pays démocratiques de la région, mais aussi dans des pays plus autoritaires, les conflits internes existent et peuvent freiner la poursuite du projet chinois. Est-ce que Pékin saura et aura les moyens de résoudre ces problèmes? De plus, ces projets se comptant en milliers de milliards, la Chine, même si elle a une puissance financière colossale, pourra-t-elle continuer sa manœuvre si les pays qui ont emprunté ne remboursent pas? 

La seconde raison tient au fait qu’il existe des alternatives à la Chine. Des alliances nouvelles se forment et des acteurs investissent aussi le créneau des infrastructures en Asie. Au premier rang se trouve le Japon qui souhaite reprendre du pouvoir dans les affaires au niveau asiatique et mondial. Il ambitionne des investissements non négligeables dans les infrastructures et se différencie en critiquant la mauvaise qualité des infrastructures chinoises. L’Inde aussi a des ambitions. Elle souhaite créer avec le Japon un axe de la «démocratie» face à la Chine, axe qui assurerait une alternative à l’opacité chinoise. Puis, des puissances comme l’Australie, le seul à avoir une balance commerciale favorable avec la Chine, les Etats-Unis – qui veulent à nouveau investir – et également l’UE, se profilent.

Il s’agit donc aussi d’une bataille sur les normes en vigueur dans les relations internationales. Celui qui saura, par des accords commerciaux de grande ampleur, imposer ses propres règles au plus grand nombre aura une longueur d’avance. C’est ce qu’avait compris le président Obama en lançant un vaste accord commercial qui regroupait les pays autour du Pacifique, à l’exception de la Chine. Dans le but de marginaliser Pékin et de faire adopter les normes américaines dans la région. Depuis le retrait de cet accord par le président Trump, le Japon a repris les choses en main et semble devenir un des pays meneurs de la région. 

Le conflit commercial qu’a lancé le président des Etats-Unis avec le Chine va dans le même sens. Les taxes sur les exportations chinoises font douter Pékin, qui voit son économie plier sous les attaques américaines. Une raison de plus pour Xi Jinping de créer une ceinture autour de son pays pour lui assurer une place dans le monde: les nouvelles routes de la soie.

C’est donc un lent apprentissage qui s’impose à la Chine. Elle doit réussir à trouver une place dans le monde qui soit en accord avec son poids économique. Pékin doit apprendre à user de sa puissance économique et financière pour avoir une place politique. Inonder le monde de son argent ne sera pas suffisant pour devenir une puissance mondiale stable avec une sphère d’influence importante. Surtout que le pays ne manque pas de conflits internes. Quand la Chine aura complètement appris à vivre dans ce monde, elle pourra devenir une grande puissance.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com


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