Politique L’essai du mois

Populisme et fascisme, enfin une typologie réussie

6 minutes de lecture
écrit par Olivier Meuwly · 22 août 2026 · 0 commentaire

L’historien Marc Lazar propose une lecture rigoureuse des mouvements qui bousculent les démocraties contemporaines. Son dernier essai permet notamment de comprendre ce qui les distingue des régimes autoritaires du XXe siècle.

Les recherches sur ce phénomène que l’on appelle «populisme» sont innombrables. Mais rares sont celles qui parviennent à un degré de finesse capable de bien identifier ses caractéristiques, malgré l’ancienneté du terme. En réalité, cette forme de pensée politique se révèle à bien des égards inédite depuis son apparition «moderne», dans les années 1970 et 1980, ainsi que son irruption fracassante dans la vie parlementaire de plusieurs pays, au point de s’imposer comme l’étiquette quasi «officielle» des mouvements plus ou moins extrémistes en vogue, surtout à partir du début du XXIe siècle. Et de les porter, parfois, dans les arcanes du pouvoir.

Les études traitant du sujet butent souvent sur l’originalité de ces mouvements, peinant à contredire le discours rituel des partis surtout de gauche qui les associe, dans un refus de la nuance, à une résurgence plus ou moins aboutie du fascisme. C’est là que réside le problème. Une fois le populisme moulé dans son uniforme noir ou brun, comment en comprendre les ressorts et spécificités? La revendication de ce mot par la «nouvelle» extrême gauche à partir des années 2010 n’a fait qu’obscurcir la perception du populisme, tout en signifiant que sa réduction à un proto- ou post-fascisme comme une sorte d’évidence ne pouvait plus fonctionner.

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Certains auteurs ont tenté de s’extraire de cette identification, intellectuellement stérile. Ainsi Thibault Muzergues, qui a proposé en 2025 l’intéressant concept de «postpopulisme» pour expliquer combien il fallait se garder de plaquer n’importe quelle idée reçue ou autre fantasme fascistoïde sur ce populisme si banalisé, à force d’être jeté dans toutes les marmites. Dans son essai Postpopulisme: la nouvelle vague qui va secouer l’Occident, publié aux Editions de l’Observatoire, le politologue s’appuyait sur ce laboratoire politique en ébullition permanente qu’est l’Italie pour aborder le populisme dans sa singularité, en se méfiant des comparaisons historiques trop hâtives.

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Mais la tentative à nos yeux la plus réussie de dépasser les théories les plus courantes sur la question nous semble celui de Marc Lazar, Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France XIXe-XXIe siècle, paru en 2025 chez Gallimard. Bien que centré sur la France, ce livre nourri d’une vaste érudition présente un modèle de compréhension percutant de ce courant politique, à la fois dans sa dynamique propre et ses similitudes, mais aussi et surtout ses différences avec le fascisme. L’auteur peut ainsi montrer à quel point le populisme appartient bien aux deux flancs extrêmes de l’échiquier politique, le populisme de gauche troquant l’exploitation du peuple et des étrangers contre l’identitarisme national cher à son cousin de droite.

La définition que Marc Lazar propose du populisme de droite est une habile synthèse des travaux existants. Au repli national, ce populisme ajoute l’unité idéalisée d’un peuple mythifié, siège des toutes les vertus face aux élites forcément corrompues. Jouant sur les émotions, sa haine braquée sur des boucs émissaires démagogiquement sélectionnés, le populisme se distingue par sa capacité à se complaire dans la disruption, en arborant sa volonté de changer le système. La transformation ainsi postulée doit toutefois s’ancrer dans le concret, celui du peuple incarnant le «bas», opposé à l’abstrait, apanage du «haut», celui d’un establishment dilué dans l’admiration béate d’une modernité décadente. Néanmoins, bien que fasciné par l’autorité du chef, le populisme, sculpté dans la protestation, se réclame de l’application d’une démocratie dont il aurait rénové les fondements.

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Et c’est là, comme l’expose subtilement Marc Lazar, que le populisme se sépare de toute forme de fascisme ou de communisme, qui n’ont jamais cherché à sauver les principes de la démocratie «bourgeoise» de leur prétendu anéantissement. Au contraire! Si le fascisme contient des éléments que l’on peut qualifier de populistes, il privilégie d’autres dimensions le plaçant sur une autre orbite. Ainsi l’usage de la violence, consubstantiel aux mouvements fascistes selon l’essayiste. Ainsi le rôle de l’Etat, vers lequel tout finit par converger, à travers le Führerprinzip, bien que son autorité soit parcellisée, selon la thèse de Johann Chapoutot dans Libres d’obéir (Gallimard, 2020): l’exemple français montre les tensions internes au Rassemblement national sur la place de l’Etat dans l’économie. Même le nationalisme dont s’emparent les deux courants n’est pas identique: au nationalisme conquérant des fascistes et nazis, de nature religieuse, fait face celui défensif des populistes.

Ces distinctions non négligeables font du livre de Marc Lazar un outil précieux pour analyser sereinement les populismes qui nous entourent et qui, en effet, minent déjà et, comme le suggère Thibault Muzergues, vont encore «secouer l’Occident». Il est ainsi possible de les aborder en connaissance de cause, et de les combattre de manière appropriée, en évitant tout contresens.

Olivier Meuwly est historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux essais sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses.

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Marc Lazar
Pour l’amour du peuple. Histoire du populisme en France XIXe-XXIe siècle

Gallimard
Octobre 2025
320 pages

Olivier Meuwly
Olivier Meuwly

Juriste et historien, spécialiste du XIXe siècle helvétique et des partis politiques suisses, Olivier Meuwly contribue au Regard Libre en qualité d'invité de la rédaction.

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