Au Pulloff, «Madame Sosostris» mélange magie et poésie

Article inédit – Ivan Garcia

La nouvelle pièce de l’écrivain nigérian Ben Okri est jouée ces jours-ci en première mondiale au Pulloff Théâtres de Lausanne. Mise en scène par Sophie Kandaouroff et la compagnie théâtre K, cette comédie sombre sonde notre rapport à autrui, à l’amour et aux masques sociaux derrière lesquels on se cache. Une virée poétique au pays des cœurs brisés.

Dans une pièce noire, au fond à gauche, une flèche lumineuse d’ascenseur brille. A intervalles réguliers, des personnes en sous-vêtements sortent de l’étrange boîte noire. Ils sont quatre. Chacun possède une pile de vêtements qu’il enfile en silence. Le spectateur voit un homme déguisé en clown, une femme en chevalier, un autre homme en dandy et une dernière comédienne en princesse. On comprend vite. Les voici. Ces archétypes éternels qui hantent nos pensées et nos représentations. Ce prologue évoque un peu la fameuse pièce Six personnages en quête d’auteur de Luigi Pirandello. On voit le comédien devenir un personnage. Même plus, c’est le fameux «Il était une fois…» qui est lancé. Une fois habillés, l’ascenseur se referme avant de faire débuter la première scène. A la fin de la pièce, l’ascenseur s’ouvre et se referme, une dernière fois. La boucle est bouclée. Rideau sur le conte.

Mélange de niveaux

Minute. Avant de parler de la fin, parlons justement du conte. Celui qui est mis en scène. Joséphine, la fille déguisée en princesse, discute avec Alan, son mari habillé en bouffon. Elle organise un gigantesque bal costumé dont la principale attraction devait être Madame Sosostris, la femme la plus sage d’Europe, une voyante légendaire. Mais à cause d’un rhume, Madame Sosostris fait faux bond à Joséphine. Celle-ci, paniquée, réussit à convaincre son amie Jeanne, déguisée en Jeanne d’Arc, de se faire passer pour la voyante. Un rôle qu’elle endossera non sans peine et qui lui fera découvrir les affres du cœur humain. Surtout lorsqu’il est question d’amours… ratés

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Ben Okri, lauréat du Booker Prize en 1991, est un auteur qui aime mélanger les différents niveaux de réalité, à la fois théâtraux et spirituels.Ses différents écrits s’appuient sur une vision du monde animiste, ce qui amène les vivants à rencontrer des esprits. Par exemple, dans son roman La route de la faim, le protagoniste Azaro est un enfant abiku, un enfant-esprit résidant entre deux mondes. Avec Madame Sosostris, on joue dans la même catégorie. Jeanne, transformée pour un soir en voyante, se verra mystérieusement dotée d’un don qui la fera dialoguer avec des fantômes que l’amour a fini par tuer. Elle devra alors les conseiller pour trouver la paix.

La mise en scène de Sophie Kandaouroff accentue ces croisements entre les styles et les genres, surtout entre la réalité et la fiction. Les contrastes entre les propos des personnages, notamment sur le rôle du masque social qu’ils portent tous – Jung aurait dit la persona –, et leur propre accoutrement est à la fois ironique et symbolique. Prenons Toulouse-Lautrec, l’homme déguisé en dandy, qui est le mari de Jeanne. Malgré son rationalisme, il ne parvient pas à reconnaître sa femme, et ce même à deux pas de distance. Les quatre personnages forment des couples malheureux. Chacun aimerait se convaincre d’autre chose. Fuir la réalité et se construire un nouveau personnage. «Est-ce que j’aurais pu faire quelque chose pour changer mon passé ?»: c’est le leitmotiv de la pièce.

Des moments poétiques

L’ironie est clairement mise en valeur par la mise en scène. On danse, on rit, il y a de la musique et des pirouettes. Pourtant, le bal masqué se révèle assez sombre ; les personnages sont conscients d’être déguisés et donc de jouer un rôle. Parfois au risque de croire que leur déguisement est leur vrai «moi». Et c’est là où la pièce se démarque. Avec ce dévoilement des rouages, ces archétypes et leurs propos, le spectateur apprécie la pièce et réfléchit. Ne serions-nous pas tous ainsi fait? A vouloir jouer un personnage? 

«Joséphine: Je me demande si je ne vais pas jouer ce personnage jusqu’à la fin de mes jours. C’est tellement mieux que d’être moi-même.»

A droite du plateau, la scénographie dévoile une sorte d’entrée pailletée qui fait penser à un chapeau de magicien. Les personnages entrent et sortent par-là. Le contraste entre comédie et tragédie se trouve accentué par l’utilisation des lumières qui souvent viennent rehausser la noirceur des situations. Entre les différents passages, une sorte de fantôme masqué portant une cape rouge nous délecte en jouant au piano quelques œuvres de Debussy. La mise en scène souligne remarquablement ces moments de poésie en les détachant du reste de l’œuvre. Comme pour marquer un temps d’arrêt et de réflexion au milieu de tout cela.

Jeu de tarot

«Jeanne: Si on ne laisse pas les relations pourries se désagréer, il n’y en aura pas de nouvelles qui se formeront. La plupart des relations se construisent sur les ruines des précédentes finalement. Notre humanité se fonde sur le rejet et l’abandon. Comme le dit le livre sacré, l’histoire de l’humanité commencer par une rupture dans un jardin…»

Un bal masqué dans une forêt, des esprits, le fait de jouer des personnages, l’amour… A voir tout ça, inévitablement, on pense au fameux Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. C’est gai et sympathique. On croirait presque à un remake. Mais Madame Sosostris, explique Ben Okri, est un personnage qui apparaît dans le poème The Waste Land de T. S. Eliot. La «célèbre voyante… la femme la plus sage d’Europe, avec un méchant jeu de cartes.» On l’oublie souvent mais le théâtre doit aussi beaucoup à la mystique. Surtout au tarot. Après tout, les vingt-deux arcanes majeurs du tarot de Marseille ne sont-ils pas nos chers archétypes?

Après le spectacle, Sophie Kandaouroff m’expliquait que les quatre personnages représentaient, à ses yeux, les quatre premiers arcanes du tarot de Marseille. De quoi en tirer de riches enseignements. Dans son jeu, Jeanne-Sosostris utilise parfois de faux arcanes, comme «L’œuf brisé», qui symbolisent assez bien les situations des différents personnages. Madame Sosostris voit à travers tout cela et répare ces cœurs brisés par leurs amours et leurs masques. Madame Sosostris, une petite pièce qui mélange la magie et la poésie.

«Madame Sosotris, la femme la plus sage d’Europe», Pulloff Théâtres, Lausanne, jusqu’au 1er mars. Texte de Ben Okfri, traduction de Roxanne Fuschetto. Mise en scène de Sophie Kandaouroff. Avec Frank Michaux, Marc Mayoraz, Ariane Moret, Madeleine Raykov. 021 311 44 22, http://www.pulloff.ch

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédit photo: © Carlo De Rosa

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