«Baghdad in My Shadow», dans l’ombre de la profondeur et de la caricature

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

De Baghdad à Londres. De Londres à Baghdad. Deux villes liées par l’exil d’un groupe d’Irakiens. Exilés par leurs tares. Exilés pour ceux qu’ils sont: des communistes, une architecte divorcée, un jeune informaticien homosexuel. Ça ne passe pas chez eux, et encore moins sous la dictature de Saddam Hussein. Réunis dans l’exil, tous réunis dans le café Abu Nawal. Lieu où se retrouvent des Irakiens, des Anglais, tout type de personne. Lieu de tolérance et de diversité. Dans une ambiance de dolce vita à l’orientale, entre la nostalgie, les plats typiques et la musique de là-bas. Mais le fanatisme vient tout casser. Au sens propre comme figuré.

Les uns sont rejoints par leur passé, les autres par leur son destin. Taufiq, l’un des plus fidèles parmi les fidèles de l’Abu Nawal, voit sa vie paisible tourner au cauchemar. Poète et veilleur de nuit au British Museum, il écrit dans son carnet durant son service «Baghdad, tu resteras toujours dans mon ombre». Eh oui, parce qu’il est convoqué au poste de police, lui le communiste autrefois torturé par les sbires de Saddam. L’ombre de Baghdad retombe sur lui dès lors que son neveu s’est radicalisé. Coups de couteau; le pire est arrivé. Dans les larmes du passé et le sang du présent.

La profondeur

Ce même sang du présent qui légitime le film, assurément militant. Message fort traitant de féminisme, de culture, d’homosexualité, de fanatisme islamique. Et le sang coule encore aujourd’hui à Baghdad; celui d’athées condamnés pour apostasie, celui d’homosexuels condamnés pour sodomie, celui de femmes condamnées pour émancipation. En Occident, la situation est différente, moins entachée de sang, et pourtant elle nous parle.

Baghdad in My Shadow mérite donc intérêt et respect. Surtout pour ses acteurs; notamment Zahraa Ghandour interprétant l’architecte divorcée qui vit actuellement des moments difficiles dans un Irak qui n’apprécie pas les écarts, même dans une œuvre de fiction. Qui n’en est d’ailleurs pas tout à fait une. Samir, le réalisateur irako-suisse, déclare que son scénario relève dans son contenu plus du documentaire que de la fiction. Chaque personnage est directement inspiré de la réalité.

Le film mérite encore le respect pour son aptitude à revoir l’histoire contemporaine irakienne à l’aune d’histoires individuelles. Le scénario est en outre bien ficelé, dans l’ombre de Baghdad, dans l’ombre du suspens. Les rôles interprétés créent un bon équilibre entre la légèreté de vivre des joies du thé, de la discussion, de l’amitié, de la littérature, et l’angoisse du passé, les nausées, les persécutions, les dérapages, la peur.

La caricature

La communauté de l’Abu Nawal se situe à la frontière entre les qualités et les défauts du long-métrage, dans la mesure où les scènes dans ce café nous montrent et le meilleur et le pire. Le meilleur, c’est la douceur de vivre, l’humour des protagonistes aux parcours très différents et pourtant tous réunions dans l’ombre de la Baghdad qu’ils ont quittée. Le pire, c’est la caricature qu’ils incarnent tous au fil du film malgré eux. Le pire, c’est encore le trop-plein de diversité qui crée confusion et lassitude.

Samir a voulu embrasser un point de vue général sur les problèmes d’intolérance qui suivent les Irakiens jusqu’à leur exil londonien. Il a bien fait. Mais il a aussi voulu trop en dire, trop en faire, trop en raconter. Jusqu’à laisser un goût amer face à sa réalisation: celui de s’être perdu. Se perdre dans trop de causes, de combats, de problèmes qui en fin de compte ne sont abordés qu’en superficie, perdant peu à peu de la profondeur qu’ils avaient au début du film.

Baghdad in My Shadow devient un fourre-tout superficiel et caricatural. Même s’il n’est pas vrai que le début est absolument réussi et la fin absolument mauvaise, ne serait-ce que pour la dernière scène qui boucle la boucle, émouvante, riche et magistrale. Néanmoins, il faut reconnaître que ce film suisse a raté son occasion d’être un grand film suisse, pour sa seconde partie amoindrie au niveau du fond. Et de la forme aussi. Alors la première s’ouvre sur le voyage d’une lumière à travers des pierres gravées babyloniennes, les autres scènes n’accorde que peu d’importance au soin de la photographie.

De la lumière, de l’ombre. Londres, Baghdad. Ça crée des contrastes. Du métissage. Celui qui naît de l’exil. Celui du réalisateur Samir, au regard à la fois helvétique et irakien. Celui du film, qui en alliant profondeur et caricature aura au moins eu le mérite de divertir, d’angoisser, et de nous offrir un peu de l’ombre de Baghdad.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Filmcoopi

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