Brigitte Rosset, l’ironie comme épée

Le Regard Libre N° 68 – Ivan Garcia

Brigitte Rosset est une comédienne genevoise bien connue du public romand, notamment pour ses seuls en scène humoristiques. En cette saison 2020-2021, elle présente son nouveau spectacle, Ma cuisine intérieure. L’occasion pour nous d’aller à la rencontre de cette femme qui manie l’ironie comme une épée. De manière directe, mais toujours avec bienveillance.

C’est un dimanche après-midi d’automne, dans une loge du Théâtre Benno Besson, que nous rencontrons Brigitte Rosset. Equipée de son long manteau gris et de sa valise rose bonbon, la comédienne blonde détonne dans le paysage grisâtre. Brigitte Rosset, c’est d’abord une personne que l’on avait rencontrée la saison dernière à Nebia, à Bienne, lors d’une représentation du spectacle Le Dragon d’or, au sein duquel elle jouait le personnage de Hans, un épicier proxénète. De ce rôle dans un spectacle assez trash de Robert Sandoz à son nouveau seul en scène guilleret, le fossé semble énorme. Et pourtant, l’actrice jongle aisément de l’un à l’autre.

Rires et lapsus

Dans la loge aux miroirs, Indra et moi avons fait au mieux pour accueillir «la star» qui s’assied sur le canapé. Brigitte Rosset est énergique et a un CV bien garni. A son actif, plus d’une quarantaine de spectacles, «actrice exceptionnelle» récompensée par un Prix Suisse du Théâtre en 2015, ainsi que le Prix de l’humour de la société suisse des auteurs en 2012 pour son spectacle Smarties, Kleenex et Canada Dry. Elle se définit comme une comédienne «qui aime jouer et aime vivre des expériences différentes». «En fait, ce que j’aime au théâtre, ce sont les émotions», avoue-t-elle.

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Nous débutons notre échange dans une atmosphère joyeuse en l’interrogeant sur son spectacle Ma cuisine intérieure, son cinquième seul en scène. Cette création prend racine dans une expérience particulière qu’elle a vécue: une semaine de jeûne dans les Alpes de Haute-Provence. Brigitte Rosset rit… En effet, ma langue a fourché et a prononcé «jeune» au lieu de «jeûne», un lapsus récurrent dont elle a fait son fonds de commerce humoristique…

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«C’est vrai que je n’ai jamais essayé de me “faire un jeune”. Mais je vais essayer», me répond-elle en rigolant. Redevenant sérieuse, elle nous explique que ce spectacle est né en 2017 d’une carte blanche qu’elle a obtenue au Théâtre du Crève-Cœur de Genève. «D’abord, je voulais faire une sorte de best of, mais je me suis dit que c’était idiot, parce que tout le monde fait ça. Et puis, best of ça ne veut rien dire! Cette expression m’énervait d’ailleurs ! » Une humoriste qui n’aime pas les best of, première surprise. Mais dans son spectacle, il y a des allusions à d’anciennes créations. On se gratte la tête. Alors, quand même un peu best of, non ? «Non, Ma cuisine intérieure est un spectacle qui pose des questions que je ne me suis pas posées jusqu’à maintenant. Mais le but est aussi de donner un peu de joie.»

Brigitte Rosset, comédienne © Indra Crittin pour Le Regard Libre

En cette saison spéciale, après en avoir été elle-même victime du Covid, Brigitte Rosset était pendant quelques semaines au bénéfice d’une résidence au Théâtre Benno Besson pour «recréer» son spectacle. Aidée dans ce processus par le metteur en scène Christian Scheidt, avec qui elle collabore depuis trois ans, et l’humoriste romand Jean-Luc Barbezat en qualité de script-doctor. «On dit aussi sparring partner», explique-t-elle. Amusé par l’image, je lui demande si Jean-Luc Barbezat et elle «s’échangent des coups», lors de leur travail. En rigolant, elle me lance: «mais ouais, c’est ça!». A force d’échanger, on se dit que Brigitte Rosset ne perd pas le sourire, ni le sens de l’humour!

Théâtre, jeûne et philo’

Mais alors, est-ce que le terme de «nouveau spectacle» convient à sa Cuisine intérieure ? «En fait, lorsque j’ai réalisé ce spectacle en 2017, c’était une version. Depuis, je l’ai réécrit, ce qui a donné une nouvelle version. Et puis il faut savoir qu’il y a plusieurs dimensions dans mon spectacle.» On y retrouve notamment le personnage de Jean-Pierre, un bon gaillard genevois qui essaie de s’immiscer dans son expérience de jeûne, taquinant Brigitte à coup de «Bribou» tout au long de la représentation.

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Amusant, ce personnage de théâtre qui essaie de s’infiltrer dans cette histoire de jeûne à Bayons. Brigitte Rosset en a fait un fil conducteur de sa création en intégrant d’autres personanages de ses anciens spectacles. «Ils cherchent à intégrer le truc, alors qu’ils n’y sont pas. Du coup, je suis obligée de leur dire qu’ils n’existent pas dans cette histoire. C’est tragique de dire à un personnage comme Jean-Pierre qu’il fait partie de moi et n’existe pas par lui-même…» Sous ses airs de comédie légère, Ma cuisine intérieure cache des interrogations sur la fiction. Son auteure pousse la réflexion plus loin: «est-ce que, finalement, le théâtre, ce ne serait pas l’art de faire exister des choses qui n’existent pas? D’ailleurs, vous, est-ce que vous existez?» Sous ses airs de bon enfant, Brigitte Rosset cache la gravité d’un Blaise Pascal…

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Le sujet du spectacle étant le jeûne, on ne peut éviter de l’interroger sur cette pratique. «C’est très dur, un jeûne», nous répond-elle. «Le principe, c’est de ne vraiment rien manger du tout pour libérer les acidoses afin de purifier l’organisme. Enfin, je ne connais pas exactement tous les termes scientifiques… Et puis, nous faisions de longues marches en forêt. En plus, en Haute-Provence, les pentes sont raides…». Je lui rétorque que c’est curieux, comme moyen de se relaxer. «Honnêtement, je ne pensais pas y arriver. Moi, je marche beaucoup, mais je sais que c’est la croûte au fromage qui m’attend. Ou alors j’ai le pique-nique. Mais c’était une sacrée expérience.»

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Qui a-t-elle donc rencontré lors de ce séjour de jeûne? «Eh bien, les gens qui sont dans mon spectacle». Elle nous explique, gestes et voix à l’appui, qu’ «il y a le couple de naturopathes, Edwige, la responsable RH qui a fait un burn-out et dont le truc est le bonheur, Elodie, une prof de Pilates qui en est à son sixième «voyage intérieur», un couple, Frank et Monique, Ludovic, le chien Macaron et les poules.» Avec son éloquence, Brigitte dresse toute une myriade de personnages qui défilent devant nos yeux. A voir cela, on est fasciné de l’aisance avec laquelle elle change de peau en quelques secondes à peine.

La bretteuse ironique et «le petit Maurice»

Lorsque j’interroge Brigitte Rosset, je me tiens aux aguets. On dirait une bretteuse qui joue avec les mots, comme des coups de fleuret. Son arme? L’ironie. Elle la manie comme une épée. «Mais toujours avec bienveillance», précise-t-elle. Avec précaution, je lui demande si elle aimerait réitérer l’expérience du jeûne? «Maintenant que j’en ai fait un spectacle, je pense que c’est compliqué. Je n’ai plus un regard neutre sur le sujet.»

Brigitte Rosset est une montagnarde qui aime les sommets et les randonnées. D’ailleurs, elle nous annonce qu’elle quittera bientôt Genève pour s’installer dans les Alpes vaudoises… Lorsqu’on l’interroge sur sa vie hors-scène, celle-ci avoue que le théâtre lui prend déjà une grande partie de son temps. Mais elle s’essaie quand même à d’autres activités. «Je fais du Pilates, moi, Monsieur!», s’exclame-t-elle. Et puis, notre interlocutrice essaie également de concilier au mieux sa vie professionnelle avec sa vie de famille. Mère de trois enfants, dont l’un s’adonne avec succès à l’improvisation.

Brigitte Rosset, comédienne © Indra Crittin pour Le Regard Libre

A l’heure des photographies, Indra parle à Brigitte du «petit nain rigolo» qui figure sur l’affiche de son spectacle. Celle-ci réagit instantanément: «Ah oui, le petit Maurice!». Elle ajoute: «Allez le chercher pour les photos, si vous voulez». Je me rends donc sur le plateau pour demander «le petit Maurice» à un technicien du théâtre. Maurice, acteur-nain-de-jardin faisant partie du casting de Ma cuisine intérieure. Le technicien apporte ensuite non pas un mais deux nains de jardins dans la loge… «Maurice et son papa», déclare-t-il.

Maurice, acteur-nain-de-jardin © Indra Crittin pour Le Regard Libre

Après le shooting, les deux nains, portés par le technicien, retournent tranquillement sur le plateau. Avant de lui dire au revoir, je dis à Brigitte qu’à force d’échanger avec elle, j’ai constaté qu’elle manie bien l’ironie et lui demande si elle aime bien en user. «L’ironie? Ouais, j’pense. Du coup, je suis peut-être cynique, en fait.» Un petit silence s’ensuit. «C’est une forme d’humour!», conclut-elle avec un sourire. Brigitte Rosset aime l’ironie. Mais avec bienveillance.

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédit photo: © Indra Crittin pour Le Regard Libre

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