Rencontre avec une drôle de compagnie: les Kokodyniack

A vrai dire – Ivan Garcia

En résidence au Théâtre Benno Besson, la Cie Kokodyniack se prépare. Compagnie théâtrale crée par Jean-Baptiste Roybon et Véronique Doleyres, les Kokodyniack détiennent une méthode de travail basée sur l’entretien et l’oralité. Leur spectacle, Les Visages, est divisé en sept portraits («visages») de sept habitants de la région que la compagnie a rencontrés, et dont elle a recueilli et transcrit le témoignage. La Cie Kokodyniack se produira lors de deux représentations au festival «A Vrai Dire», le festival des autofictions organisé par le TBB, du 13 au 22 mars prochains. Rencontre avec les deux fondateurs de la compagnie, au théâtre, pour parler de ce qu’ils mijotent en vue du festival et de leur méthode de travail.  

Le Regard Libre: Comment vous est venue l’idée du spectacle Les Visages, divisé en sept parties, et composé de portraits d’habitants de la région que vous êtes allés rencontrer?

Jean-Baptiste Roybon (JBR): Tout d’abord, notre duo possède une certaine spécificité: nous sommes un couple, avons des enfants et élaborons des spectacles ensemble. Nous sommes arrivés dans la région en 2013 et, depuis, nous avons adopté cette méthode d’écriture singulière qui caractérise nos spectacles. En fait, nous aimons l’histoire et particulièrement l’histoire territoriale. Notre démarche dramatique s’interroge sur la manière dont l’histoire peut être racontée à travers la manière spécifique que possède chacun d’habiter le monde. Autrement dit, idéalement, si on pouvait raconter l’histoire, non pas en mettant mille personnes d’accord, mais en faisant témoigner ces mille personnes sur leurs différences, pour au final voir la même chose.

C’est donc de la micro-histoire.

JBR: Effectivement, c’est de la micro-histoire. Et il s’agit de l’idéal d’apprendre l’histoire. En tant qu’artistes, nous pouvons nous aventurer à essayer d’atteindre cet idéal. Le territoire idyllique pour explorer ces manières d’habiter le monde est le territoire autour de nous, celui de notre région. En habitant le Nord Vaudois et en adorant cette région, nous avons eu envie de la faire connaître et de la défendre. Le champ d’investigation et d’écriture autour de nous est immense. Finalement, je dirai que le projet Les Visages a véritablement pris naissance lors de notre rencontre avec Georges Grbic, directeur du Théâtre Benno Besson d’Yverdon-Les-Bains, qui nous a soutenus et encouragés. Ce dernier était alors intéressé par l’idée qu’une compagnie locale souhaite s’investir et nous a donc demandé ce que nous avions à proposer. Et c’est à ce moment-là que nous avons commencé à accumuler les idées.

Véronique Doleyres (VD): Nous vivons dans un petit village de la région. A l’époque, nous avions réalisé un spectacle intitulé La Ligne à Genève. Nous nous sommes dit qu’il serait superbe de réaliser un spectacle sur la ligne de train qui relie Yverdon-Les-Bains à Sainte-Croix. Nous avions pensé, par exemple, réaliser un spectacle sur les gens qui utilisaient cette ligne de train. Nous avions alors écrit au directeur du Théâtre Benno Besson, ce qui a effectivement crée des ponts entre cette institution et notre projet. Et c’est ainsi qu’a débuté le projet Les Visages.

JBR: Entre-temps, avant cette question des Visages, nous étions en pleine écriture d’un spectacle dont la Comédie de Genève, dirigée par Denis Maillefer et Natacha Koutchoumov, avait proposé d’assurer la production – Denis Maillefer qui d’ailleurs nous suit depuis nos débuts.

Vous parlez du spectacle Mon petit pays qui sera produit par la Comédie de Genève, la saison prochaine.

JBR: Oui, Mon petit pays est un spectacle qui sera produit en coproduction par la Comédie de Genève et le Théâtre Benno Besson d’Yverdon-Les-Bains. Ce sera le spectacle qui ouvrira la saison 2020-2021 à La Comédie de Genève. En fait, Mon petit pays entre dans ce grand projet qui s’est développé après coup sur la région. Nous avons rencontré ce couple de retraités, protagonistes de Mon petit pays, que nous avons invités à notre domicile, parce qu’ils font une saucisse à rôtir absolument délicieuse. Lors de cette rencontre qui a duré des heures, il s’est passé quelque chose d’extraordinaire; nous avons appris une histoire incroyable qui nous a assommés. Alors que nous mangions, ils ont progressivement dévoilé leur histoire, celle d’enfants placés. Véronique et moi-même nous disions alors qu’il faudrait élaborer une pièce à ce sujet. Après des mois de réflexion, nous leur faisons la proposition qu’ils acceptent et réalisons plusieurs heures d’entretiens avec eux et retranscrivons tout cela. Nous rencontrons alors Georges Grbic et commençons à construire un vaste projet englobant la région. A ce moment, nous attendions une opportunité de pouvoir travailler sur cette contrée qui nous entoure. Mais nous avons décidé de commencer avant et donc de réaliser des portraits des gens qui habitent dans les parages. L’idée était d’aller à la rencontre, au hasard, de personnes habitant dans la région.

Qu’entendez-vous par «au hasard»?

JBR: Nous avons débuté avec la première personne qui nous a rencontrés et accueillis dans la région.

VD: Cette première personne était le protagoniste du premier «visage» présenté en octobre 2019. Ensuite, celle-ci nous a conseillé d’aller voir une autre personne, ce qui a donné un autre «visage». Pour l’un des spectacles, j’ai d’ailleurs proposé à Jean-Baptiste de réaliser des entretiens avec une personne que j’avais rencontré dans le bus, par exemple. Nous en avons élaboré un autre autour d’une personne qui fabriquait un pain extrêmement bon, un autre sur un pêcheur, et ainsi de suite.

JBR: En outre, nous avons essayé de respecter la géographie du territoire, ainsi que la parité entre hommes et femmes au niveau des portraits apparaissant dans Les Visages. Nous avons également décidé de réaliser des entretiens plus courts avec cette même idée que les gens nous racontent leur manière d’habiter le monde. Mais pour le raconter, nous nous armons toujours de prétextes. Par exemple, le fait qu’une personne habite une ville, se situe sur la ligne d’un train, et que par conséquent nous sommes obligés de la rencontrer. Toutes ces excuses ne sont en réalité que des prétextes pour pouvoir rencontrer des gens, et pour les convaincre de nous consacrer un long moment de leur temps, pour répondre à deux questions de notre part. Dans un premier temps, nous leur demandons de nous raconter leur vie, de leurs origines jusqu’à leur rencontre avec nous. Dans un second temps, nous les interrogeons sur ce qui a été ou ce qui est le plus grand défi de leur vie. Ensuite, après avoir écouté la personne, nous transcrivons le tout. Nous avons ainsi énormément de matière pour écrire un spectacle.

© Indra Crittin pour Le Regard Libre

Comment interrogez-vous les personnes choisies?

VD: Pour que les gens se confient, environ deux heures et demie d’entretien sont nécessaires. Ce qui est très long. Nous nous sommes alors fixés la limite d’une heure par entretien, à réaliser seul à seul, pour atteindre l’intime des gens. Je me suis retrouvée seule devant les différentes personnes composant Les Visages. Or, pour que des gens acceptent de parler de leur intimité, il faut trouver des personnes qui aiment leur métier et elles nous parleront d’elles à travers celui-ci. Cela nous a permis de constater que, lorsqu’une personne est vraiment passionnée par son métier et en parle, nous avons accès à son être. Ces personnes nous ont alors parlé de leur métier, ainsi que d’eux-mêmes. Pour prendre contact avec les différentes personnes interrogées, je leur téléphonais en amont et nous prenions rendez-vous. J’ai trouvé que les gens ont tous été très ouverts et nous n’avons pas eu de refus.

JBR: Cela vient probablement du fait que nous avons un protocole assez précis pour ces entretiens, ce qui rassure les participants. A l’origine, moi-même, je ne viens pas du milieu du théâtre mais étais éducateur spécialisé en France voisine. La question de l’entretien est un sujet qui m’a passionné personnellement pendant des années. Lorsque j’ai rencontré Véronique, nous avons continué à travailler sur le sujet de l’entretien, notamment sur la manière de travailler un entretien. A partir de ces travaux, nous avons adopté une méthode d’entretien à trois (deux interrogateurs et un interrogé) pour enlever tout commentaire. En effet, lorsqu’un interlocuteur montre des signes d’ennui, celui qui parle tombe dans une forme d’empathie vis-à-vis de celui qui écoute, ce qui bloque le processus d’ouverture du locuteur. Il est important de dire que notre travail n’est pas du «micro-trottoir». Pour nous, cette écriture vient effectivement de l’oralité, mais celle-ci possède plein de niveaux différents. A l’instar d’un photographe qui souhaite réaliser des clichés sur des animaux sauvages, nous pensons qu’il y a plusieurs manières d’approcher cette question de l’oralité.

Ces dernières années, nous voyons beaucoup sur les scènes romandes du «théâtre-documentaire». Or, la forme que vous utilisez semble plus proche du reportage.

VD: Il est toujours difficile de trouver une dénomination pour notre méthode. Mais nous dirions plutôt que nous faisons du «théâtre documenté». Bien sûr, dans notre travail, il y a la production d’un document, à savoir le témoignage de la personne interrogée. Ensuite, la réécriture qui est faite de ce document, où l’oralité est transcrite. Le fond est documenté mais la forme est particulière, parce que c’est l’oralité qui est notre passion. Notre manière de faire du théâtre s’intéresse à la manière d’avoir accès à autrui par son débit de parole, par son hésitation, ou comment leurs émotions ressortent à travers leurs façons de parler.

JBR: Je dirais également que nous faisons du «théâtre documenté» au sens où nous allons chercher un document. Ensuite, à partir de ce document, nous allons écrire une forme de fiction. Entre ces différentes étapes, il y a un immense travail de montage; si nous avons mille pages de transcription au début de notre travail, souvent il n’en reste que trente ou cinquante dans la version définitive. Le montage relève d’une forme d’écriture. Il n’y a pas une écriture dans la forme de la phrase, car notre but est de chercher, par exemple, comment la personne respire, comment elle s’exprime. Toutes ces interactions racontent quelque chose.

Concernant Les Visages, pourquoi ne pas avoir demandé aux sept personnes interrogées de venir sur scène?

VD: Cela tient à notre manière de faire du théâtre. Le fait d’enlever les actions, la gestuelle, ainsi que la complexité de la personne, permet d’épurer le témoignage. Je pense que lorsque nous arrivons sur scène et portons une parole, cela révèle l’essentiel du témoignage. J’aime appeler cela «l’huile essentielle» du témoignage. Il s’agit d’un concentré de particules du témoignage de sa vie.

JBR: Concrètement, nous sommes dans une démarche humaniste. Dans notre travail, ce qui nous intéresse, c’est la richesse de l’oralité. Du coup, nous enlevons la complexité de la personne pour garder l’essentiel, c’est-à-dire la manière dont on habite le monde. Pour nous, cette manière d’habiter le monde se fait à partir de la langue. Il s’agit d’une démarche humaniste pour se retrouver tous ensemble. A mon sens, il y a une forme de réconciliation dans notre méthode.

Les dates à retenir:
Théâtre Benno Besson, Festival A Vrai Dire, du 13 au 22 mars, Réservations: 024 423 65 84, www.theatrebennobesson.ch
Cie Kokodyniack, Les Visages, 13 mars à 19h00, Escaliers du Théâtre Benno Besson / 22 mars à 17h00, Escaliers du Théâtre Benno Besson.
Jeudi 19 mars à 20h30, la Cie Kokodyniack participera à une table ronde sur «Les écrits du réel» au Foyer du Théâtre Benno Besson.

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédits photos: © Indra Crittin pour Le Regard Libre

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