Ce qu’A VRAI DIRE aurait pu être (et ce qu’il sera)

Article inédit – Ivan Garcia, Jonas Follonier et Lauriane Pipoz

Du 13 au 22 mars derniers aurait dû avoir lieu A Vrai Dire, festival des autofictions organisé par le Théâtre Benno Besson d’Yverdon-Les-Bains. Bien préparés, les rédacteurs du Regard Libre, média partenaire du festival, s’apprêtaient à vivre au rythme du théâtre, pendant une dizaine de jours, entre pièces, critiques à chaud, interviews d’artistes, palabres dramatiques à échanger, vidéos à faire, petits fours à déguster et verres à partager. Mais c’était sans compter sur un convive inattendu: le Sieur Coronavirus qui, dès le 13 mars, sur ordre du Conseil Fédéral, a forcé tout le monde à se confiner chez soi. Pour remédier à ce drame, nous vous proposons un petit tour d’horizon de ce que nous aurions pu vivre à A VRAI DIRE – et que, peut-être, nous vivrons lors de sa tenue prochaine.

Décidément, les temps sont durs pour la culture mondiale. Lundi 13 avril dernier, lors de l’allocution présidentielle d’Emmanuel Macron, le monde apprenait que le titanesque Festival d’Avignon, le plus grand rendez-vous théâtral du monde, était annulé. Un mois de festivités intenses au cœur de la cité des Papes qui, en l’espace de quelques mots, est… réduit en fumée. Face à si terrible annonce, le milieu culturel suisse craignait le pire. La même semaine, le jeudi 16 avril, lors de la très attendue conférence de presse du Conseil fédéral portant sur les étapes du déconfinement, les citoyens helvétiques étaient informés que les lieux de culture (cinémas, théâtres, musées, salles de concerts, …) demeureraient clos jusqu’au 8 juin prochain.

Du 13 au 22 mars derniers, Le Regard Libre aurait dû assister à la première édition d’A VRAI DIRE, le festival des autofictions organisé par le Théâtre Benno Besson d’Yverdon-Les-Bains et dont notre média était partenaire. Aussi, au vu de l’annulation, nous vous proposons une petite plongée dans ce que nous avions prévu pour ce festival et ainsi partager, en ces temps de confinement, les joies de la scène. Avant de pouvoir y retourner. Ironie du sort, c’est le vendredi 13, jour d’ouverture du festival, que celui-ci a dû fermer ses portes. Et nos rédacteurs apprendre la nouvelle.

Vendredi 13 mars (par Ivan Garcia)

Pour cette première journée spectaculaire, mon agenda est bien rempli. Pas moins de trois sujets à couvrir! Tout d’abord, une entrevue est prévue avec Valentine Savary, une costumière de théâtre qui, dans le hall du TBB, reconstitue la robe de Madame d’Epinay, une amie de Jean-Jacques Rousseau. J’avais prévu d’échanger avec Valentine Savary sur la thématique du costume, parce qu’aujourd’hui les spectacles sont de plus en plus épurés et les costumes du genre robes à froufrous et vestes en queue-de-pie sont plutôt rares. Du coup, quel futur pour les costumières alors que la plupart des performeurs sont vêtus d’un t-shirt et d’un jeans? Comme Valentine Savary aurait travaillé, en même temps que je l’aurais interrogée, j’en aurais profité pour la filmer un peu afin de voir comment elle coud, ce qu’elle fait, lui poser des questions sur son savoir-faire qui aujourd’hui disparaît un peu, mais reste précieux. Je pense que cela aurait été une belle entrée en matière (ça le sera!).

Après la séance de couture, il aurait fallu prendre place dans les escaliers du théâtre pour assister aux Visages de la Cie Kokodyniack, une compagnie menée par Jean-Baptiste Roybon et Véronique Doleyres. Un duo d’artistes au grand cœur que j’ai pu rencontrer, quelques jours avant leur performance, pour discuter de leur méthode de travail et de leur parcours. Ce soir-là, ils auraient dû nous présenter – avec charme et humour – le sixième tableau de la pièce Les Visages, qui en compte sept au total. Ces tableaux ou «visages», comme les appellent les artistes, sont la transcription des paroles d’une personne que Jean-Baptiste et Véronique ont rencontrée. En général, il s’agit d’une personne vivant dans le Nord-Vaudois, dont le visage est dessiné par Alban Kakulya – pendant la représentation! Je me serais d’ailleurs souvenu du premier tableau. Le public aurait été si sage et si attentif que nous aurions eu droit à des sucettes au miel… Un régal!

Cette mise en bouche de la Cie Kokodyniack m’aurait décidément ouvert l’appétit et j’aurais été en forme pour attaquer le main dish de la soirée: Mercredi 13 de Diane Müller. Là, j’aurais peut-être un peu moins rigolé, parce que la metteure en scène aurait parlé du licenciement. Une chose qu’elle a d’ailleurs elle-même vécue. Pas toujours facile de se faire licencier… surtout au sein d’une compagnie de théâtre. Pour ce premier spectacle, Diane Müller avait sûrement prévu de m’en mettre plein la vue en plaçant sur scène une affaire judiciaire difficile à montrer et à vivre. Ce spectacle m’aurait fait réfléchir. Et je serais ensuite allé à la table ronde, au bar du théâtre, pour parler du métier d’artiste. J’aurais discuté avec Diane pour lui dire que c’est pas facile d’être artiste. Qu’elle est bien courageuse et… que j’aimerais bien dresser son portrait pour Le Regard Libre. Parce que ce n’est pas tous les jours qu’on réalise son premier spectacle, et encore plus sur le licenciement qu’on a soi-même vécu. Après ça, je suis sûr qu’on aurait bu des verres et sympathisé en parlant de l’esthétique de Romeo Castellucci et de la poétique de Racine. Mais ça, à vrai dire, ce sont d’autres histoires…

Samedi 14 mars (par Lauriane Pipoz)

Kiyan Khoshoie est danseur professionnel depuis quinze ans. J’aurais eu l’occasion de le découvrir sur scène le 14 mars. Manque de bol, une pandémie s’est mise entre le danseur émérite et moi. C’est donc derrière mon ordinateur que je tente de reconstituer le spectacle Grand Ecart. Un spectacle qui devait me révéler, ainsi qu’à toute le public qui s’est déplacé avec enthousiasme, «les limites de la pratique artistique», m’apprend le site du Théâtre Benno Besson. Avec humour, nous aurions plongé tous ensemble vers le récit de vie d’un danseur, une vie d’artiste bien particulière.

Si l’on considère trop souvent que vivre sa passion est un synonyme de liberté, celle-là est pleine de discipline: il suffit d’observer les corps des danseurs classiques pour comprendre le travail et la rudesse que doivent imposer un tel métier. Si les événements culturels sont à l’arrêt pour les prochains mois, l’absence des structures usuelles ne doit d’ailleurs certainement pas arrêter un acharné comme Kiyan Khosoie. Après un petit tour sur Instagram, je vous l’affirme. Puisqu’il est désormais reconverti en champion du parkour, j’espère pouvoir le découvrir sur scène fort des compétences acquises lors de cet épisode de confinement. En attendant, n’hésitez pas à le suivre! Manifestement, il n’a pas oublié son humour à l’extérieur.

Jeudi 19 mars (par Jonas Follonier)

Jeudi 19 mars 2020 aurait donc du se tenir une fameuse table. Entendez par là non pas une de ces tables de convives, attirantes par leur fumet ou leur fumée; non, plutôt une table à la séduction intellectuelle, puisqu’il se serait agit d’une table ronde thématique sur les écrits du réel. Tout l’enjeu, précisément, aurait consisté dans cette question de savoir si la soirée serait intellectuelle… ou pseudo-intellectuelle. Il faut l’avouer sans détour: dans le milieu théâtral et plus généralement artistique contemporain, le risque est de taille. Que d’événements «culturels» où l’on blablate sur des sujets soi-disant philosophiques alors que les membres présents n’ont de philosophe que le «p» de «pédant».

Sauf qu’avec les convives de cette soirée à laquelle, sans ce virus de malheur, j’aurais participé, j’avais de quoi partir optimiste: on ne se serait sans doute pas foutu du public. D’abord, parce que la discussion aurait été animée par Patrick Vallélian, rédacteur en chef de Sept.info, qui en connaît un rayon en matière de littérature du réel. Cette expression est barbare parce qu’elle est trop utilisée, par trop de personnes. Mais prise dans son essence, elle dit quelque chose de simple et de vrai: il y a de la littérature fictionnelle, et il y a des récits. C’est ce deuxième type d’écrits qui aurait été à l’honneur, avec les intervenants tout aussi prometteurs que sont le metteur en scène Bernard Bloch, créateur de La Situation, et Jean-Baptiste Roybon & Véronique Doleyres de la compagnie Kokodyniack.

Et il est fort à parier que le débat n’aurait pas manqué, ni les exigences intellectuelles. Car quel défi que de défendre la notion de réalité dans le monde par essence créé de la littérature. Certes, le réel et le fictionnel s’enrichissent l’un l’autre, mais dire cela, n’est-ce pas justement établir d’emblée la distinction entre le réel (ce truc qu’il y a devant nos yeux) et le fictionnel (par exemple, au hasard, la littérature)? Nous aurions sans doute assisté à quelques prouesses réconciliatrices se basant sur du pensé et surtout sur du vécu. Car oui, l’art des Kokodyniack s’appuie sur le matériel réel que sont les témoignages; Bernard Bloch, de son côté, procède d’une démarche similaire, décrite comme étant du théâtre documentaire. Ainsi, à bien y réfléchir, toute fiction n’aurait-elle pas finalement le réel comme base de travail? A l’inverse de l’idée reçue que toute littérature serait fictionnelle, ne devrions-nous pas affirmer que toute littérature est réelle?

Ecrire aux auteurs: redaction@leregardlibre.com

Crédit photo: © Philippe Pache / TBB

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