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Ils voulaient un pays qui leur ressemble: ils ont créé le Liberland8 minutes de lecture

par Diana-Alice Ramsauer
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Et dire que c’est une histoire vraie. Je vous résume: quelques potes trouvent une terre entre la Croatie et la Serbie qui n’appartient à aucun Etat. Ils décident d’y créer une micronation basée sur leurs valeurs de liberté, le Liberland. C’était il y a à peine dix ans. La Suisse y joue d’ailleurs un petit rôle. A peine croyable… Mais l’histoire est bien réelle et elle est racontée dans un style journalistique qui n’a rien à envier au roman de fiction. Un ouvrage à lire. Et une maison d’édition spécialisée dans le genre, qui mérite d’être suivie.

Il y a les utopistes rêveurs. Les utopistes revendicateurs. Et les utopistes qui décident de matérialiser leur modèle dans la vraie vie. Je suis particulièrement admirative des personnes issues de cette dernière catégorie. Celles qui disent tout simplement: «Et si?» Et si on partait pour ce territoire revendiqué par aucune nation? Et si on y créait un Etat? Et si, enfin, un système politique correspondait à nos idéaux? C’est de ces gens-là qu’il est question dans le livre Voyage au Liberland. Et c’est l’histoire de Jirí Kreibich, Jaromír Miskovsky, Vít Jedlička, Radim Panenka et Jana Markovičova, des jeunes Tchèques sans qui cette nation n’aurait jamais vu le jour.

Les parents sont-ils propriétaires de leurs enfants?

Pour ne décevoir personne, je me permets de remettre tout de suite l’église au centre du village, le libéralisme au centre des valeurs dominantes et le désespoir au centre de mon existence: le Liberland n’est pas un repère de chevelus prônant la hiérarchie horizontale, l’autogestion, l’amour libre, le dépassement du capitalisme et l’égalité de tous les peuples. La micronation que tentent de créer les personnages cités ci-dessus est basée sur les valeurs libertariennes. En lieu et place des hippies, il s’agit donc d’hommes rasés de près en costard cravate qui n’ont que le mot «fiscalité» à la bouche.

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Qu’à cela ne tienne. Les utopistes de droite restent des utopistes. Et l’on ne peut même pas en vouloir aux auteurs du livre d’avoir choisi délibérément ces personnages, puisque Voyage au Liberland est une non-fiction novel, en bon français: une enquête journalistique, reflétant très fidèlement la réalité, avec un poil de scénario, et surtout un fil narratif extrêmement bien amené. Un roman à part entière. Je n’ai donc pas peur de l’affirmer, les auteurs sont des London, des Orwell, des Hemingway du XXIe siècle. Des putains de journalistes littéraires.

Les auteurs donc, Timothée Demeillers et Grégoire Osoha, se sont plongés dans cette aventure libertarienne pour en comprendre les fondements. L’idéologie est particulièrement bien décrite autour de ce slogan du Liberland: vivre et laisser vivre. Garantie de la propriété privée, l’argent comme valeur supérieure, la libéralisation totale de tous les domaines de la vie, la suppression de tout Etat-providence… En somme, une forme d’anarcho-capitalisme radical, auteur duquel demeurent quelques questions restées en suspens sur les différents forums qui gravitent autour du projet de micro-Etat. En voici quelques-unes:

«Pousser quelqu’un est-il une atteinte à la propriété du corps? Que faire des criminels? Les mettre en prison? Mais qui paiera pour la création des prisons? Dans ce cas, jeter les criminels dans le Danube? Sur la question des armes, tous les libertariens conviennent du droit à en porter une pour se défendre en cas d’agression, mais certains aimeraient les interdire aux déséquilibrés mentaux alors que d’autres préfèrent prendre le risque de l’autorisation sans restriction. La question des mineurs est elle aussi épineuse. Faut-il légiférer sur un âge de consentement sexuel? Les parents sont-ils propriétaires de leurs enfants? Si oui, est-ce que cela signifie qu’ils peuvent les battre? Une femme a-t-elle le droit d’avorter jusqu’au dernier jour de sa grossesse?»

7 km2 au bord du Danube

Mais reprenons peut-être le fil de l’histoire. Nous sommes en 2015 et le groupe de potes déjà cité plus haut – issus d’associations libertariennes et de partis de droite radicale – découvre qu’un bout de territoire entre la Croatie et la Serbie n’est revendiqué par personne. Il suffirait de répondre aux quatre critères de Montevideo qui définissent un Etat souverain selon le droit international pour créer leur utopie: peupler en permanence la région de Gornja Siga, contrôler ce territoire défini, se doter d’un gouvernement et être apte à entrer en relation avec les autres Etats. Le cœur plein d’énergie créatrice et d’idéaux révolutionnaires, un président est nommé: Vít Jedlička, un politicien issu du Parti des citoyens libres. L’expédition est lancée.

L’une des premières photos de l’équipe gouvernementale liberlandaise (deuxième depuis la droite, le président: Vít Jedlička)

7 km2 au bord du Danube, un drapeau planté, quatre amis qui lisent une déclaration d’indépendance, une photo et ça y est. L’annonce fait le tour du monde. Vous vous en doutez, les médias adorent. Les demandes de citoyenneté explosent. Dans les pays du Sud, le Liberland est vu comme une opportunité alternative de migration vers l’Europe. Après une semaine, déjà 200’000 demandes de passeport. C’est l’effervescence. Le bordel. Des espoirs. «Il vaut mieux créer son propre pays dans un marécage insalubre plutôt que de réformer le système», retiennent les auteurs du livre.

Le 27e canton suisse

C’est à cette étape de l’histoire que la Suisse pointe le bout de son nez dans le récit. Pays du secret bancaire et de la sous-enchère fiscale, forcément. Un entrepreneur basé à Zoug s’engouffre dans l’aventure. Niklas Nikolajsen, un homme d’affaires danois spécialisé dans le marché de la cryptomonnaie, se donne comme objectif de fonder le 27e canton là-bas. Une colonie. Rapport de pouvoir, défiance, alliance et négociations. Alors que le Liberland n’est même pas encore totalement créé, une première guerre de territoire s’amorce.

«Boire des bières, manger des saucisses et tremper mes pieds dans le Danube dans le pays sans Etat du Liberland. Je vais enfin déménager dans un pays sans gouvernement, mes chers amis. Et pour les plus sceptiques autour de moi, sachez que je vais construire des p****** de routes ici. Je tourne le dos à la violence du contrôle étatique pour m’en aller construire une nouvelle société volontariste fondée sur l’économie de marché et la propriété privée», annonce Niklas Nikolajsen, quelques heures après avoir planté le drapeau de sa colonie sur le sol liberlandais.

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Somaliland et Miss Liberland

Sauf qu’entre-temps, les Etats reconnus, eux, par la communauté internationale se réveillent. Ils barricadent le territoire. S’engage alors un parcours du combattant pour faire reconnaître ce nouveau pays. A partir de l’automne 2015, Vít Jedlička parcourra le monde pour présenter sa micro-nation. Tous les deux jours une nouvelle ville, un nouveau pays. Le 22 septembre 2015, il était à Berne. Le 25 à Rotterdam. Il passe par la Russie en mai 2016. Rejoint la Somalie en 2017. Pour finir au Somaliland, nation autoproclamée dans les années 90.

Il y a aussi les figures du Liberland. Des jeunes arrivés pour participer à leur idéal. Des personnages que les deux auteurs du livre décrivent avec de succulents détails et qui représentent avec pertinence le projet du Liberland: ses rêves et ses désillusions. On apprend également comment ce micro-Etat est financé. Comment une Miss Liberland entre en jeu. Et puis comment l’égo, la mégalomanie, les réseaux sociaux et les femmes (souvent oubliées) ont participé à l’essor de ce projet.

Une utopie en ex-Yougoslavie

Je terminerai simplement avec quelques mots sur le contexte sociopolitique de cette épopée. Car cette histoire réelle est d’autant plus intéressante qu’elle décortique des questions de territoire, d’idéologie et de nation en ex-Yougoslavie. Cette utopie n’aurait pas pu prendre place ailleurs que dans un endroit où les frontières internationales ont été redessinées à une époque contemporaine houleuse. Imaginez, des Liberlandais arrivés du monde entier dans un pays qui sépare encore, dans certaines villes, les écoliers de différentes «ethnies». L’utopie confrontée à certaines réalités du terrain.

Regorgeant de détails, l’ouvrage est un exemple à retenir de ce que le grand reportage peut nous apporter. Une mention spéciale, donc, à cette maison d’édition où tout est pensé minutieusement: le papier, la couverture, la mise en page. Et évidemment la ligne éditoriale.

Ecrire à l’auteure: diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com

Crédit photo: Le 27e canton suisse. Colonie du Liberland © Facebook

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Timothée Demeillers (auteur), Grégoire Osoha (auteur) et Guillaume Guilpart (illustrateur)

Voyage au Liberland. Gloire et déboires d’une aventure libertarienne au coeur de l’Europe

Marchialy 
2022
289 pages

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