« Stratégie de l’inespoir », une sublime lucidité

La richesse de la chanson française (1/6)

Le Regard Libre N° 13 – Jonas Follonier

Connaissez-vous Hubert-Félix Thiéfaine ? Né en 1948 dans le Jura français, véritable trésor de la chanson française de sa génération, Thiéfaine peut être considéré comme le maître absolu du mariage entre le rock (parfois dur) et la poésie française. Pour commencer ce feuilleton consacré à la richesse de la chanson française, nous nous intéresserons à son dernier album en date, Stratégie de l’inespoir, sorti en 2014.

Pesons nos mots : cet album est exceptionnel. C’est tout d’abord sa musicalité qui relève de l’exception. Arrangé et co-réalisé par son fils Lucas, cet opus déclaré disque d’or peu après sa sortie s’appuie sur des instrumentations qu’il fallait oser : moderne mais modeste, électrique mais esthétique, le genre de rock auquel nous avons affaire marque un grand pas dans la carrière de l’artiste, alors même que son dernier album avait reçu un succès fou. Faire mieux n’était pas gagné ! Le défi a été réussi.

Hubert-Felix Thiéfaine - Stratégie de l'inespoir

Exceptionnel, ensuite, du point de vue des textes : si l’alexandrin peut être écorché, la ferveur poétique est bien là. La mélancolie et les ténèbres y sont, comme c’est le cas depuis plusieurs albums déjà, au premier rang ; or ne nous trompons pas sur le titre : l’inespoir n’implique pas seulement une absence d’espoir, mais aussi un refus du désespoir. Thiéfaine et ses chansons ne sont donc pas déprimés, mais lucides. D’où la nécessité de se bander les yeux devant cette réalité si noire et si puissante.

De Karaganda (« Peuples gores et peineux aux pensées anomiques / Nations mornes et fangeuses, esclaves anachroniques / Qui marchent lentement sous l’insulte et la trique / Des tribuns revenus de la nuit soviétique. ») à Lubies sentimentales (« Ses lèvres aux discours silencieux / Ses larmes aux langueurs enfantines / Son regard inquiet qui s’émeut / D’un poème aux rimes androgynes. »), en passant par Médiocratie (« Dans le grand jeu des anonymes / La fiction s’adoube au virtuel / On s’additionne, on chate, on frime / Et l’on se soustrait au réel. »), sans oublier le titre phare Angelus, l’album concept – car c’en est un, et ça fait du bien – dénonce le communisme, fait l’éloge de l’amour, analyse le présent, et tout cela dans une sublime lucidité. Rendez-vous le mois prochain pour un autre album concept, mais cette fois moins actuel : Le bal des Laze, une œuvre de Michel Polnareff sortie en 1968.

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Un extrait de l’album à découvrir :


Crédit photo : © Le Quartz

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