Rencontre avec Stéphane Marti

Le Regard Libre N° spécial Langue française – Loris S. Musumeci

Stéphane Marti est professeur de littératures française et latine ainsi que de cinéma et photographie pour l’Atelier du Regard qu’il a fondé au Lycée-Collège des Creusets de Sion, en Valais. Amoureux du septième art, il préside la Fondation Fellini. Ses nombreux engagements pour l’art et la culture lui ont valu de nombreuses gratitudes telles que la médaille d’argent de l’Académie des Arts-Sciences-Lettres ou le titre de Cavaliere OSI de la République italienne. C’est un homme simple, dévoué et passionné qui répond généreusement à nos questions.

Loris S. Musumeci : Y a-t-il concurrence entre littérature et cinéma dans une société qui est désormais davantage tournée vers les écrans que plongée dans les livres ?

Stéphane Marti : J’aimerais simplement rappeler que la littérature et le cinéma ne peuvent se concevoir sous le mode de la concurrence. Le mot « littérature » apparaît au XIIe siècle et concerne le savoir issu des livres. La dimension esthétique liée au vocable de « littérature » ne prendra vraiment tout son sens qu’à l’aube du Grand Siècle pour prendre peu à peu la valeur qu’elle a aujourd’hui en tant que travail d’invention ou de réinvention des moyens d’expression et de communication de la langue, cet alliage fabuleux de l’idée avec la musique des mots. Je préfère le terme grec de poïèsis, plus puissant et plus juste, pour signifier le travail créatif de l’artiste, écrivain, musicien, peintre, réalisateur, sans oublier l’orateur qui déploie le langage dans l’espace sonore de l’agora. Notre société est noyée dans un maelström d’images et très curieusement ignore le fonctionnement et les effets de celles-ci. Les images s’accumulent et constituent aujourd’hui, du fait de l’accroissement des technologies de communication et de l’accessibilité à celles-ci, une masse incommensurable et parfaitement insignifiante : chaque usager des technologies contemporaines de communication produit des milliers d’images et de « films » où il est en général l’acteur principal du monde, ou plutôt de son monde. La lecture d’un livre est un acte de liberté, et comme l’affirmait Montaigne, une forme suprême de bonheur, un voyage intérieur vers des espaces plus vastes encore que les Amériques des conquérants. Choisir de passer un heure ou deux dans une salle obscure et entrer dans le point de vue d’un autre, adopter le regard d’un autre sur le monde s’approche aussi d’une forme de lecture, une volonté de trouver une route dans cette jungle d’images, celles qui peuvent nous faire rêver et nous arracher un moment à notre condition. N’oublions pas que le cinéma est né la même année que l’aviation, deux moyens de transport, certes fort différents, l’un esthétique, l’autre industriel, mais tout à fait capables de survoler le monde.

L’œuvre littéraire peut-elle être sauvée par une adaptation cinématographique ?

Les domaines d’expression, que l’on appelait autrefois les arts, du fait de leur autonomie, possèdent leurs règles propres : un roman a une identité – parfois de rupture – dans un « paysage » culturel, social et historique donné : il est reçu avec bienveillance, ou vilipendé, ou passe complètement inaperçu. Les auteurs en sont parfois conscients. Stendhal affirmait qu’il ne serait lu et compris qu’en 1935 ! Une adaptation réussie s’appuie sur une bonne histoire, c’est-à-dire une histoire capable de surprendre les spectateurs et d’obtenir un effet sur eux : émouvoir, faire naître le rire ou éclairer la raison, trois enjeux déjà définis par les rhéteurs, les dramaturges et les philosophes classiques. Quand l’auteur du livre et le réalisateur ont en commun une même vision du monde, l’adaptation devient naturelle : Claude Chabrol adapte Madame Bovary avec une fidélité totale mais non servile au roman de Flaubert. Du coup, l’ironie flaubertienne et cette haine de la bêtise romantique d’Emma, de la bêtise bourgeoise de Charles, de la bêtise positiviste du pharmacien Homais, prennent parfaitement forme dans une imagerie créée aujourd’hui.

Trop littéraire, le cinéma se réduirait-il à du théâtre filmé ?

Le cinéma a exploré toutes sortes de formes : Bergman et Losey ont proposé des opéras au cinéma (La Flûte enchantée et Don Giovanni), Marguerite Duras a réalisé des films qui ont brisé certaines conventions cinématographiques, Fellini tourne un faux documentaire sur Rome (Roma) qui s’avère une autobiographie et une réflexion sur le temps. Le cinéma fait feu de tout bois, il a absorbé en grande partie le savoir-faire théâtral dans le jeu des acteurs, la peinture dans la création des scénographies, la musique – pensons à titre d’exemples au rôle de Nino Rota chez Fellini ou à l’usage que fait Visconti de la 5e Symphonie de Mahler dans Mort à Venise. Pour reprendre l’exemple de Bergman, cette fois dans le Septième Sceau, le cinéma se rapproche des règles de la tragédie. Le mot « trop » n’a donc pas de sens dans cet art : ce qui compte, c’est la cohérence. Pensons à ces mots absurdes de l’empereur Joseph II adressés à Mozart après la représentation de L’Enlèvement au Sérail au Burgtheater de Vienne le 16 juillet 1782 : « Trop de notes, mon cher Mozart ! »

Le cinéma français est-il vecteur du beau verbe ?

Le beau verbe est une expression qui défend une valeur académique de la langue. L’Académie créée par Richelieu est le temple de la perfection de la langue française, une langue portant la mémoire de son immense héritage, une langue de cour parlée par le peuple, une langue enrichie par une longue tradition d’écrivains géniaux qui lui ont donné vie : Molière, La Fontaine, Voltaire, Hugo, Baudelaire, Valéry, Claudel, Camus. Le cinéma français – ou francophone, ce qui est différent – implique une langue dépassant sa réalité académique, une langue aussi vivante que le sermo vulgaris de l’époque romaine par rapport au latin classique. C’est la rue qui parle au cinéma, et c’est bien ainsi car la langue de la rue peut être très expressive, très poétique. Michel Audiard, le parolier des films français des années 50-60, est devenu à son tour un classique ! C’était un découvreur et un créateur magnifique d’expressions provenant de l’argot du peuple de Paris.

Vous êtes également un fin connaisseur du cinéma italien. Si l’on pense à l’immense classique qu’est La Dolce vita de Federico Fellini, il est intéressant de noter la profondeur existentielle qu’il comporte en ses discours. Quelle est l’importance du scénario chez le Maestro ?

Fellini co-écrit ses scénarios avec de grands artistes, Tullio Pinelli (La Strada), Tonino Guerra (Amarcord), Andrea Zanzotto (les chansons en vénitien du film Casanova). On retrouve autour du scénario de La Dolce vita Tullio Pinelli, Ennio Flaiano, Brunello Rondi et Pier Paolo Pasolini, même s’il ne figure pas au générique. La phase du scénario donne en fait à Fellini un moyen de le transgresser. Il y a chez lui une prééminence de la création dans l’espace du set en studio sur l’écriture. Sa fidélité au texte est toute relative. Pour Casanova, il assume du début de la production jusqu’au document de presse une liquidation du mythe du séducteur. Le Casanova de Fellini passe du statut de Don Giovanni à celui d’antihéros. Cette distanciation donne tout l’espace pour la création de ce nouveau personnage. C’est intéressant de le souligner quand on sait aujourd’hui – suite à des recherches récentes très pointues – que Casanova avait collaboré avec Lorenzo Da Ponte au livret de l’opéra de Mozart, son double musical en quelque sorte.

La Fondation Fellini que vous présidez se veut de promouvoir la culture cinématographique. Convient-il toutefois d’unir en une seule et même culture, la culture de la littérature et celle du cinéma ?

Notre fondation propose une activité très diversifiée : nous proposons des expositions, en partie avec notre patrimoine comprenant 15’000 documents originaux de l’histoire du cinéma dont 9’000 concernent Fellini. Depuis 2001, date de création de la Fondation Fellini, nous avons organisé en partenariat ou de manière autonome septante expositions et événements culturels en Suisse et dans le monde. Nous conduisons plusieurs programmes éducatifs liés au cinéma. Le centre culturel de la fondation à Sion organise des événements et des expositions en première mondiale faisant ensuite itinéraire (« Mostra de Venise » en 2012). Nos expositions sont toujours interdisciplinaires et associent au cinéma les domaines de la photographie, de la littérature, même de la danse (pour notre exposition à Lausanne en 2003, « Fellini Maestro del cinema », Maurice Béjart a créé un ballet en première mondiale : Ciao Federico). Notre collaboration en 2007 et 2009 avec les Editions Gallimard pour la publication de deux monographies sur Fellini illustre bien cette proximité du monde de l’image avec celui de l’écrit.

Les passions pour le cinéma et la langue française semblent vous habiter depuis longtemps. Ont-elles un impact considérable sur votre vie au quotidien ?

Ma vie au quotidien concerne la transmission d’un héritage culturel auquel j’ai eu le privilège d’accéder, certes par passion, par goût, mais aussi grâce à des maîtres, dont l’un, Jean Roudaut, professeur de littérature française à l’Université de Fribourg, eut un rôle particulier. Romancier, lecteur aux Editions Gallimard, critique littéraire, essayiste, chercheur et professeur d’université, il nous a ouvert les portes du Continent Littérature. Ce professeur avait coutume d’inviter pour ses élèves Eugène Ionesco, Michel Butor ou encore Yves Bonnefoy. Imaginez passer une soirée privée à parler poésie avec Yves Bonnefoy ! Avec deux amis, Philippe Sudan et Lorenza Mondada, j’ai ainsi édité – avant la fin de nos études – un livre d’entretiens littéraires réalisés avec onze écrivains, un livre couronné par le Prix Blancpain en 1986. Depuis le début de mon enseignement et de mon engagement culturel, j’essaie de transmettre à mes élèves ce que j’ai reçu. Je paie ainsi mes dettes mais je sais que je serai toujours débiteur de mes maîtres. « Nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants », disait Bernard de Chartres, il y a plus de huit cents ans, à propos des maîtres de l’Antiquité !

Des propos recueillis par Loris S. Musumeci

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