Le djihad au féminin – Rencontre avec Noémie Merlant

Le Regard Libre N° 26 – Loris S. Musumeci

Noémie Merlant est une jeune actrice française. Révélation au théâtre, elle se plaît également à pratiquer l’art de la chanson. Sa carrière n’est qu’à l’aube du succès. Après avoir joué dans les films L’Orpheline avec en plus un bras en moins et Les Héritiers, elle a été nommée dans la catégorie du Meilleur espoir féminin aux Césars de cette année, pour Le ciel attendra. Ce film raconte, sous la plume de Marie-Castille Mention-Schaar, l’histoire de Sonia (Noémie Merlant) et Mélanie (Naomi Amarger). Deux jeunes filles normales, que rien ne semble rassembler, si ce n’est un malheureux embrigadement pour le djihad. Dans une France meurtrie par la montée de l’islamisme.

Loris S. Musumeci : Qu’est-ce qui vous a poussée à jouer dans Le ciel attendra ?

Noémie Merlant : J’ai voulu prendre part à ce film pour plusieurs raisons. J’avais d’ailleurs déjà travaillé avec Marie-Castille pour Les Héritiers, ce qui m’avait énormément plu, autant sous le rapport artistique qu’humain. Cette femme traite en effet d’actualité, de jeunesse, d’espoir ; toujours avec profondeur. Lorsqu’elle m’a contactée pour Le ciel attendra, je me suis donc empressée de lire le scénario, et là j’ai pris conscience de l’ampleur du thème. Il était devenu, pour moi, simplement nécessaire d’en parler. Autrement que dans les médias. Qui avait déjà entendu parler d’un djihad féminin ? Sans doute très peu de monde. Aussi, l’avantage d’un support artistique pour traiter la grave question, c’est de toucher ces jeunes dans leur vie émotionnelle, toujours avec une bonne distance. Ensuite, je me suis sentie également prise par la mission de rendre la vérité sur l’identité des adolescentes qui partent en Syrie. Ce ne sont pas forcément des filles de banlieues, délaissées, pauvres, sans parents. Les pourcentages nous indiquent que la moitié de ces dernières sont des converties. De tous les milieux sociaux.

En fait, ce sont, pour la plupart, des jeunes filles absolument normales.

Oui, tout à fait. Elles peuvent être très bonnes à l’école, avoir des amis et des parents merveilleux. Mais Daesh pointe des questions qui nous concernent bien tous. Celles-ci portent sur le sens de la vie et les dérives de notre société de surconsommation. Les réseaux islamistes sur le web posent en réalité de vraies questions ; auxquelles ils apportent évidemment de fausses réponses.

Le film pose à l’écran une réalité aussi tragique que contemporaine. L’ambiance était-elle tendue lors du tournage ?

Au début, ce fut très tendu. C’était juste après les attentats de Paris : Marie-Castille ne savait même plus si elle voulait vraiment réaliser ou non ce film. Elle se demandait s’il était légitime d’aborder un tel sujet au lendemain d’un drame national. Comment en parler sans heurter les Français encore sous le choc des balles du Bataclan ? De notre côté, celui des acteurs, il y avait la peur d’échouer. Nous craignions de ne pas réussir à interpréter de tels rôles, de ne pas être suffisamment proches de la vérité. Mais l’unité a fait notre force ; et par la bienveillance, nous nous sommes engagés à tout donner. En somme, ce qui a caractérisé l’ambiance sur le plateau fut la concentration.

Le film commence et votre personnage, Sonia, est déjà radicalisé. Quelles ont bien pu être les causes qui ont mené l’adolescente aux portes du djihad ?

Les causes sont différentes pour chaque personne embrigadée. Le personnage de Sonia est né cependant du vécu de plusieurs jeunes filles qui ont connu la radicalisation. Moi-même, j’ai été appelée à les rencontrer et à travailler avec elles. Cette collaboration fut extrêmement précieuse. J’ai pris conscience que moi aussi, à cet âge-là, dans un contexte semblable, j’aurais pu me laisser manipuler par l’organisme de Daesh. C’est déstabilisant. Chez chacune de ces filles, logeait un malaise face à la société actuelle, érigée dans la course aux « like », au « selfie », à la popularité. En réaction, survient une recherche soudaine de spiritualité, nourrie d’angoisse. Angoisse due au monde environnant, à la peur de la mort, au sens de la vie. Sonia s’intègre dans une situation totalement assimilable à celle de toutes les adolescentes rencontrées. En plus, la protagoniste du film a un père de culture musulmane, mais non pratiquant. Le besoin de retrouver son identité religieuse à travers les origines s’accroît alors considérablement.

Les scènes familiales occupent effectivement une place importante dans le récit des histoires de Mélanie et Sonia. Quelle relation vit cette dernière avec ses proches, avant et après sa déradicalisation ?

Avant la radicalisation, Sonia est une fille proche de ses parents, comme moi. Elle entretient même un rapport assez fusionnel avec sa mère. Une chose reste, au principe, certaine : c’est que Sonia, enfant, n’a pas manqué d’amour. Ensuite, dans l’évolution du personnage lorsqu’il est déjà radicalisé, on constate un rapport plus difficile au père qu’à la mère. Souvent, ce même cas de figure se retrouve dans les familles : le mère perdure dans sa présence, le père est démuni, se culpabilisant. Cela ne signifie pas que le père de Sonia est absent ; il réagit simplement avec plus de pudeur, dans une maladresse naturelle. Quand les pères disent toutefois ce qu’ils ont vraiment sur le cœur, alors là, quel discours poignant ! On le voit dans le film par le personnage d’Yvan Attal. Il reste certain que les situations où les parents se retirent complètement sont beaucoup plus difficiles à affronter.

Quel mal-être aujourd’hui provoque-t-il l’intérêt de certaines jeunes filles pour le djihad ?

Aux jeunes filles, spécifiquement, les responsables de l’embrigadement ne parlent pas d’armes et de guerre. Les femmes servent à repeupler les rangs. L’appel au combat s’adresse aux hommes. Pourtant, la manipulation se joue à peu de choses près avec les mêmes méthodes sectaires. La clef, c’est les réseaux sociaux – derrière lesquels les jeunes ont un certain sentiment d’être invincibles. Il n’y a pas meilleur âge et lieu virtuel pour être visé en proie idéale. Chez les filles, ce qui marche le mieux, c’est l’envoi constant de messages appelant à la liberté, mais aussi de vidéos figurant des scandales humanitaires, alimentaires, politiques. La condition sexuelle de la femme occidentale ne manque pas non plus d’être soulevée par les djihadistes. Les victimes, inondées de ces contenus, ne vivent plus que d’angoisse. Et petit à petit, au point mort de ce sentiment dévastant, les recruteurs déballent des réponses idéologiques. Viennent enfin leurs fameuses solutions : conversion à l’islamisme, départ pour la « guerre sainte ».

Quel rôle jouent les sentiments amoureux dans l’embrigadement ?

Certaines filles tombent amoureuses de leur recruteur, au point d’en faire leur raison de départ ; d’autres non. Une chose est sûre, c’est que chacune cherche un sens à sa vie. Pour les amoureuses, revient évidemment un fantasme classique du prince et de la princesse. Elles succombent également au désir de se sentir importantes, jalousées et protégées.

Que suscite en vous le titre « Le ciel attendra » ?

Personnellement, ce titre ne peut m’inspirer que de l’espoir. Il demande aussi de vivre dans l’instant présent. Certes, il n’y pas la volonté d’affirmer que le paradis ou ciel n’existent pas, mais plutôt celle de révéler l’importance de la vie, de s’y ancrer, d’y découvrir son sens véritable et de l’aimer. On n’existe pas pour rien. Pensons à nous purifier dans une existence bonne et belle ; peut-être que s’ensuivra un paradis. Mais plus tard, car maintenant nous vivons, ici.

Avez-vous d’autres projets en faveur du bien des jeunes, de la société ?

Etre engagée, c’est ce qui donne sens à ma vie. Cela m’anime tout simplement. Je continue à écrire à propos des problèmes de la société, des sentiments de culpabilité, pour les hommes comme pour les femmes d’ailleurs. Dans mes prochaines œuvres, de manière moins frontale que dans Le ciel attendra, je poserai des questions concernant la liberté de devenir pleinement femme.

Je me réjouis de découvrir cela. Merci pour le temps consacré.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © Loris S. Musumeci / Le Regard Libre

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