Simone Weil et le sentiment national

Le Regard Libre N° 29 – Jonas Follonier

En cette veille du mois d’août et de la célébration de notre belle Suisse, jetons un regard sur une grande femme du XXe siècle, qui à travers sa vie et son œuvre a marqué à jamais la philosophie européenne. Simone Weil, avec un W, à ne pas confondre avec la femme politique qui vient de nous quitter.

Née d’une famille juive-alsacienne, Simone Adolphine Weil côtoie dès son plus jeune âge la réalité de la Première Guerre mondiale. Son père étant chirurgien militaire, elle se trouve confrontée à la misère humaine, à laquelle elle se montre très vite sensible. Son combat, toute sa vie durant, se réfèrera au sort des plus faibles, des opprimés, des déracinés.

Le déracinement : l’un des grands thèmes, si ce n’est le plus central, de la pensée de Weil. Convaincue qu’il s’agit de la principale cause des tragédies qui sont celles de son temps, nazisme en tête, la jeune philosophe française consacra à cette question un ouvrage renversant de lucidité et d’autorité, qui fut hélas également son dernier : L’Enracinement.

Ce « prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain » (le sous-titre de l’ouvrage) envisage une refondation totale de la civilisation, basée non plus sur les droits, mais sur les obligations. Nous tous sommes responsables de pourvoir aux besoins du corps et de l’âme de l’être humain. Quel lien avec l’enracinement ? Pour Weil, il consiste « peut-être [en] le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine. […] Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir. »

Cette collectivité peut prendre le nom de village, de canton, de région, et plus particulièrement de nation. Le besoin d’enracinement ne va pas sans une certaine émotion nationale, que Simone Weil définit en ces termes, devenus célèbres : « Le sentiment de tendresse poignante pour une chose belle, précieuse, fragile et périssable, est autrement chaleureux que celui de la grandeur nationale. L’énergie dont il est chargé est parfaitement pure. Elle est très intense. Un homme n’est-il pas facilement capable d’héroïsme pour protéger ses enfants, ou ses vieux parents, auxquels ne s’attache pourtant aucun prestige de grandeur ? »

Sur les traces de Simone Weil, décédée à l’âge de trente-quatre ans dans la Londres résistante de 1943, choisissons de louer non pas la grandeur de la Suisse, qui de toute manière n’existe pas, mais son caractère fragile et précieux, qui, lui, risque de ne plus exister.

« II me paraît impossible d’imaginer pour l’Europe une renaissance qui ne tienne pas compte des exigences que Simone Weil a définies dans L’Enracinement. » Albert Camus.

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo : © kupindo.com

Jonas Follonier a été l’invité d’Anne Laure Gannac dans son émission « Philo In Vivo » sur la radio RTS La 1ère pour parler de Simone Weil et du concept d’enracinement, le 1er août 2017, aux côtés de l’écrivain et mécène Metin Arditi : lien pour écouter l’émission

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s