À quand le vrai désarmement ?

Les lundis de l’actualité – Alexandre Wälti

Une revue de presse, pourquoi pas. Une chronique, mieux. Peut-être les deux ou quelque chose qui s’en approche. L’occasion certaine de nous interroger sur la politique du (dés)armement de l’ONU mais aussi sur la question de l’armement en Suisse.

Trump a officialisé l’amazing-great-nobel prize rencontre avec Kim Jong-un le 9 mars 2018 – ah bon – pour laquelle il a immédiatement pressé une médaille commémorative, il l’a ensuite annulée le 24 mai 2018 avant de reconfirmer sa tenue le 1er juin 2018. Tout est sous contrôle, ne vous inquiétez pas. Le sommet entre les deux leaders devrait se tenir le 12 juin 2018 à Singapour si le président américain ne change pas une énième fois d’avis. Les questions du nucléaire et de la paix seront au centre des pourparlers entre les deux partis.

Une déclaration du Secrétaire général de l’ONU António Guterres va dans le même sens. Le désarmement (rerere)devient ainsi une priorité non négociable pour le maintien de la paix. Il a notamment détaillé ses intentions dans une intervention à l’Université de Genève le 24 mai 2018. Cette information nous intéresse plus particulièrement.

Un affrontement plutôt qu’une discussion diplomatique

En effet, la Conférence du Désarmement (CD) se tient à Genève du 4 au 8 juin au Palais des Nations. Elle sera présidée durant un mois par (roulement de tambours)…par (suspens intenable)…par la Syrie évidemment ! Nous savons tous que son gouvernement est sans conteste un exemple parfait en matière de (dés)armement ; de la même manière que tous les Etats actifs dans les interminables affrontements syriens sur le terrain comme à la production des armes. Alors certes, la présidence de la CD se décide grâce à un tournus alphabétique, comme l’a rappelé RTSinfo, mardi 29 mai 2018. La Syrie ayant logiquement succédé à la Suisse.

Le Nouvelliste (reprenant une dépêche de l’ATS) relaie la même information. Le quotidien valaisan la traite toutefois en insistant sur le fait que Robert Wood, ambassadeur pour les États-Unis à la CD, a quitté la salle au moment de la prise de parole de son homologue syrien, Hussam Edin Aala.

Le but de la diplomatie, n’est-ce pas de discuter ensemble pour trouver une solution malgré les désaccords parfois abyssaux entre deux partis ? Quand l’affrontement survient même dans les cercles diplomatiques, alors c’est déjà un peu désespérant et surtout, ce n’est aucunement rassurant.

En même temps, chaque participant à la CD « négocie sur le désarmement nucléaire, la prévention d’un conflit nucléaire, celle d’une course aux armements spatiaux et la garantie du non-emploi de l’arme nucléaire », comme le précise encore Le Nouvelliste. Une blague ? Non, non.

Les armes et les Etats-Unis

Qu’en est-il des armes à feu ? La trumperie évoquée au début d’article rappelle le comportement impulsif de son représentant à la CD et de tout autre diplomate qui éviterait le dialogue, chercherait à provoquer et montrerait les muscles à défaut d’idées nouvelles.

Par ailleurs, vous savez sans doute que l’Oncle Sam est tout à fait efficace dans sa volonté de (dés)armement. Il y a notamment le cas récent d’un agent du FBI très joyeux faisant un salto arrière dans une boîte de nuit de Denver, perdant son arme de service et blessant juste au passage un noctambule. Ce qui fait beaucoup rire les présentateurs d’ABC News. Bref, la banalité du quotidien, apparemment. Un exemple de plus de la relation extrêmement paisible et saine qu’entretiennent les Américains avec les armes à feu, c’est bien connu. Ils s’arment uniquement pour se protéger mais aussi un peu pour s’amuser dans un stand de tir, évidemment. Le M16 d’or en la matière revient aux citoyens qui sont affiliés ou proches de la puissante NRA (National Rifle Association, environ 177’000’000 de francs ont été dépensé pour le lobbying politique pro-armement depuis 2004, ce qui équivaut à quelque 12’600’000 de francs par année).

Mais oui ! la sympathique association qui explique aux enfants, grâce à Eddie Eagle et ses chouettes amis de la Wing Team, le comportement le plus sûr à adopter face à une arme à feu. Plutôt que de prévenir la police lorsqu’on trouve un beretta sous le banc d’un terrain de basket, fuyons et avertissons un adulte. Belle chanson ! En sous-entendant tout de même que les armes sont partout, même dans les maisons. Rien d’inquiétant au final.

Déplaçons notre viseur et pointons à présent le problème de l’armement civil et militaire plutôt que d’évoquer le désarmement nucléaire de l’ONU. Une simple équation avant de poursuivre : sans armes à feu, pas de guerre. Rappelons qu’aux Etats-Unis, c’est (article en ligne de Libération, publié le 15 février 2018) : 18 fusillades (de trop) parfois sans victimes dans une école en 2018, 36’252 personnes tuées, 2 millions de permis de port d’arme distribués uniquement en Floride pour les 21 millions d’habitants de l’Etat américain et une augmentation de 24,2%, en dix ans, des entraînements que les écoles ont organisé pour prévenir les tueries. Voilà, c’est fait. Bravo ! Le monde est rose et coloré. Les enfants s’amusent. Les oiseaux chantent et le lac bruisse. Ecoutez, oui, écoutez les chanter, ça fait tant de bien.

L’exemple suisse de RUAG Holding AG

Et la question de l’armement, en Suisse ? « Il y aurait près de 3,4 millions d’armes à feu sur le territoire helvétique, 4 pour 10 habitants », a écrit Le Temps du 4 octobre 2017. Comme quoi. Vive l’indispensable armée de milice (budget annuel de 5 milliards) et ses armes de services dans un pays neutre ! Mais oui, cette armée qui a trop d’argent à dépenser en 2018 comme on l’entendait dans le 12h30 de la 1ère le 30 octobre 2017. A ce sujet, et juste parce que la culture générale ne fait jamais de mal, lisez le Livret de service de l’écrivain helvétique Max Frisch.

Evoquons maintenant le cas plus particulier de RUAG Holding AG. Qu’est-ce que c’est que ça ? Chose intéressante, vraiment, voyez par vous-même. Cette société « anonyme » a un statut d’entreprise du service public comme les CFF, La Poste, etc. La Confédération Suisse en est donc l’actionnaire unique et l’appelle précautionneusement – ou hypocritement, c’est selon – « groupe technologique ». Chaque citoyen devrait dès lors avoir son mot à dire sur les décisions d’une entreprise d’Etat qui produit des munitions et autres outils de guerre, non ? RUAG Holding AG devrait organiser une réunion annuelle de ses actionnaires – nous. Eh bien non !

Certes, RUAG Holding AG est aussi très active dans le domaine de l’aéronautique et de l’aviation, mais elle produit tout de même du matériel de guerre. La Confédération Suisse déclare d’ailleurs sur son site officiel que « ces entreprises liées à la Confédération remplissent « des tâches publiques ou d’intérêt public », qui comprennent « notamment la garantie de l’équipement de l’armée. » Le « notamment » est savoureux ! Remarquons juste comme ça, au passage, que le résumé du rapport de gestion de l’exercice 2017 de l’entreprise (jetez-y un oeil, en ligne) dit notamment que « hormis RUAG Defence, toutes les divisions ont été rentables. »

Une multinationale de service public

Nous pouvons comprendre que ce département particulier de RUAG Holding AG qui produit essentiellement pour l’armée suisse ne rapporte par grand chose. Et pourtant, l’entreprise appartient à 100% à la Confédération Suisse et devrait uniquement financer le corps armé national, si bien sûr on applique son rôle de service public à la lettre. Or, elle équipe d’autres forces militaires qui sont déployées entre autres dans les différents conflits mondiaux (Emirats Arabes Unis, USA, Russie, Hongrie, Allemagne, France, Grande-Bretagne, Suède, USA, Italie et Brésil). Tout cela est bien étonnant pour un pays neutre. Même s’il faut avouer que la neutralité est toute relative quand il est question de bénéfices et quand elle nous arrange le mieux.

Mais alors, où l’entreprise RUAG Holding AG gagne-t-elle le plus d’argent ? Un pourcentage qui fait réfléchir en réponse à notre question : 62% du chiffre d’affaire net de 2017 – 1955 millions de francs, tout de même – est fait à l’étranger et seulement 38% en Suisse. Est-ce que ça ne devrait pas être l’inverse ?

Le (dés)armement, véritable volonté ou simple formalité diplomatique ?

Dégageons enfin un point commun entre la CD de l’ONU et l’exemple de RUAG Holding AG en Suisse : les armes à feu. C’est évident. Tant qu’elles existeront en circulation libre, la paix n’existera jamais. Et donc l’ONU n’atteindra jamais son objectif principal. Dans le cas de la CD, concentrer uniquement les discussions sur le désarmement nucléaire ne règle pas la question de la vente d’armement dans le monde ni les morts que les balles et autres bombes provoquent tous les jours. Encore moins si le représentant d’une grande puissance mondiale ne souhaite même pas entrer en discussion.

Autant organiser une prochaine Conférence sur la (Dé)pollution durant laquelle on chercherait à régler le problème des micropolluants ou du plastique sans évoquer la responsabilité des entreprises productrices ni proposer, s’il le faut pour dépolluer, des agents chimiques moins actifs ou des emballages moins plastifiés aux consommateurs. Un peu sarcastique ? Peut-être. Mais bon, au point où nous en sommes.

Enfin, dans le cas de RUAG Holding AG, le problème se situe plutôt dans la structure de l’entreprise et dans son actionnariat unique. Comment une entreprise d’armement peut-elle appartenir à 100% à un Etat, de surcroît neutre, et, par extension, à ses citoyens sans que ces derniers ne puissent avoir voix au chapitre ? Que rapporte-t-elle à la Confédération Suisse ? C’est étonnant que les questions n’abondent pas autant vigoureusement sur RUAG Holding AG que sur les scandales actuels de la filiale CarPostal de la Poste Suisse.

Une entreprise trop peu critiquée ?

D’autant plus que le département RUAG Ammotec a dernièrement connu des problèmes de corruption, comme l’a expliqué le quotidien 24 Heures le 22 mars 2018, reprenant des révélations initiales de la Handelszeitung. Une plainte est ainsi ouverte auprès du Ministère public de la Confédération (MPC) et les locaux de l’entreprise d’armement ont été perquisitionnés. Il a tout de même fallu un pseudo-lanceur d’alerte pour mettre la puce à l’oreille de la justice suisse. Pourquoi ne parle-t-on que si peu de cette entreprise publique ? Surtout au moment où les médias suisses commencent sans doute leur couverture de la CD de l’ONU.

On préfère apparemment le récit du comportement d’un enfant à cravate très moralisant pour ce qu’il représente dans le domaine des armements et plus particulièrement dans les événements tragiques de Syrie. N’y voyez aucun anti-américanisme mal placé, mais avant tout une forte envie, même naïve, de voir un jour une coalition mondiale anti-armement.

Ecrire à l’auteur : alexandre.waelti@leregardlibre.com

Crédits photos : © Wikimedia Commons / RUAG Schweiz AG

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