«Capharnaüm»: entre désespoir et frustration

Les mercredis du cinéma – Hélène Lavoyer

À environ douze ans, Zain s’enfuit de la maison après que son père et sa mère ont accepté d’offrir leur fille, Sahar, onze ans, à leur propriétaire. Mais les rues dans lesquelles déambule le «petit homme» n’ont rien, rien de semblable à celles que nous arpentons ici, en Suisse. Tout d’abord, parce que ce sont les rues de Beyrouth (Liban) et pas celles de Berne, de Bienne ou de Lausanne. Les rues de Beyrouth sont composées de bâtiments aux toits bas, aux portes de tissus ou de métal, cadenassées par des chaînes et sur le pas desquelles se tiennent inlassablement les voisins de paliers, les camarades de misère.

Sans papiers ni d’autre chose que son dégoût de la vie qui ne lui a épargné ni la pauvreté ni la faim, le petit Zain al-Haaj, au corps frêle et aux immenses yeux noirs, se débrouille pour trouver de quoi manger et semble ne jamais cesser de mettre un pas devant l’autre. Jusqu’à sa rencontre avec Rahil, une sans-papiers éthiopienne et son fils d’environ deux ans, Yonas. Commence alors une relation réciproque de protection et de soin, un semblant de stabilité et un soupçon de tendresse qui ne pourra survivre aux rues de Beyrouth, à la précarité forcée, aux passeurs, à la faim, au besoin d’argent et de lait en poudre.

«Kfar». Le village. «Nahum». La consolation. Ainsi était baptisé un petit village pêcheur de ce que nous appelons l’ancienne province de Judée (aujourd’hui territoire Cisjordanien et Israëlien). Un lieu dans lequel Jésus s’était rendu. Village de la consolation par le fait de son nom mais qui finit tout de même par disparaître des cartes géographiques actuelles – ce qui peut aussi, finalement, être perçu comme un signe de grâce compte tenu de la situation vécue par la suite en ces terres sèches et aux températures extrêmes.

Pourquoi parler de l’étymologie du mot, pourquoi discuter de la ville qui n’est plus, alors que c’est d’un film qu’il s’agit? Eh bien, parce que la réalisatrice aurait dû, peut-être, penser à l’ironie que représente cette étymologie pour son film, qui en est l’antonyme. Mais un «capharnaüm», c’est aussi un grand bazar, un endroit où tout et n’importe quoi s’empile et se superpose. Pour sûr, un Suisse trouvera Beyrouth désordonné de ses rues à ses habitants. Dans Capharnaüm, pourtant, on ne trouve pas beaucoup de chance, et pour ainsi dire pas d’espoir.

Un film comme celui-ci n’a pas pour vocation de transmettre de l’espoir. Mais quel est, en fait, son but? Deux heures de misère que l’on ne peut ni partager, ni imaginer, qui nous flanquent à la figure les images quotidiennes de la vie des réfugiés à travers le monde, de ceux qui sont chez eux mais vivent dans la misère, de quoi vous mettre un cafard pesant et un sentiment d’impuissance suffoquant.

Nadine Labaki signe un scénario foisonnant d’événements et d’intervenants divers. La bonne chose est que chacun de ces personnages apporte quelque chose, joue un rôle qui nous permet de mieux comprendre la complexité d’une vie de mère, de frère, de travailleur sans-papier ou de passeur lorsque l’on est Syrien au Liban (ou ailleurs). Le revers de la médaille se dévoile pourtant petit à petit.

Tout d’abord, il y a ces deux enfants, Zain et Yonas (indissociables de leurs identités réelles, Zain al-Rafeea et Boluwatife Treasure Bankole).

Allez voir Capharnaüm, vous en resterez pantois. Allez flageller vos cœurs et vos yeux du fouet de la misère du monde, portée avec plus encore de vivacité par des acteurs qui n’en sont pas puisque c’est leur quotidien qui s’anime sur l’écran. Allez-y parce que cette misère doit être assumée par tous, et qu’après la projection, un sentiment de gratitude vous envahira. Et peut-être que, lorsque l’occasion vous sera offerte de tendre la main à un «étranger», vous le ferez avec une conscience différente.

Ecrire à l’auteur : helene.lavoyer@leregardlibre.com

Crédit photo : © Sony Pictures Classics

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