«On n’arrête pas un peuple qui danse»: quand l’énergie du cœur fait la guerre au désespoir

Les bouquins du mardi – Hélène Lavoyer

Lorsque Sarah enfourche sa Part (une moto de 125cm3) syrienne en 2015, quatre ans après son retour de Syrie, la réalité de conflits dont la plupart ne connaissent que le récit médiatique est déjà ancrée dans l’esprit de la jeune femme. Pourtant, guidée par un feu intérieur et armée d’un culot bienvenu, elle entame la route qui l’emmènera sur les terres mixtes du Liban, qu’elle fait découvrir au lecteur en combinant un humour sarcastique et spontané, avec un ton grave, inévitable pour parler de la «sur-vie» imposée aux êtres sur les terrains de ces guerres où de multiples acteurs tentent de prendre le dessus.

Dans un récit en cinq parties, l’auteur de trente-trois ans conte la beauté d’un peuple qui, à travers son récit, se découvre drogué à l’instantanéité, hantée par un passé ayant traumatisé leurs mémoires. Sur ce territoire se côtoient et contournent, outre les Libanais, des Palestiniens, Syriens, Irakiens et Ethiopiens, préservant un équilibre pouvant déraper à chaque nouvelle bombe, à tout nouvel esclandre, équilibre maintenu par l’injustice à laquelle sont assujettis ces communautés, tant libanaise que palestinienne. On n’arrête pas un peuple qui danse. Chroniques libanaises, édité cette année par la maison d’édition suisse de L’Aire, est un ouvrage militant et palpitant.

Que savons-nous des conflits qui éclatent et embrasent depuis près d’un siècle les régions du Moyen-Orient? En Suisse, dans le confort de nos habitations, les nouvelles affluent depuis bien longtemps, et les médias continuent de colporter des informations données tant par les gouvernements que leurs envoyés spéciaux. Mais, au fond, ne connaît la réalité du terrain que celui qui y a mis les pieds pour le vivre, à l’instar de Sarah Chardonnens et de certains auteurs qu’elle aime à citer, (Flaubert, De Nerval).

«Le plus grand malheur qui touche la population palestinienne et qui est-paradoxalement-également son plus grand espoir se prénomme: «le droit au retour».[…] Il ne faudrait surtout pas qu’ils puissent s’établir, avoir un toit, un travail, un peu de dignité car ils sont appelés à retourner dans leur pays à tout moment. […] Je le dis aujourd’hui – et au risque de choquer – il faut que cela cesse! Il faut regarder la réalité en face! Les Palestiniens réfugiés au Liban vivent dans les mêmes conditions depuis 1948! […] mais le temps de la politique n’est pas le même que les réalités socio-économiques des populations en souffrance. Septante ans que les Palestiniens attendent un pays!»

Alors, si cet ouvrage fait la morale tant aux médias qu’aux gouvernements européens et à tout individu lisant ses lignes, ce n’est pas uniquement parce qu’il s’agit du combat de Sarah Chardonnens. Non. Les faits parlent d’eux-mêmes, moralisent d’eux-mêmes les lecteurs et tous ceux qui se penchent ne serait-ce qu’à peine sur ces problématiques. Cela, Chardonnens l’a compris, et elle écrit ces événements, ces présents entrecroisés au carrefour de peuples en exil forcé, y entremêlant des bribes de conversation avec les personnes qu’elle a côtoyées au Liban.

En nous mettant face aux réalités socio-économiques des réfugiés palestiniens et syriens des camps libanais, en nous noyant dans la multiplicité d’acteurs agissant sur ce terrain miné sur lequel s’épanchent des conflits externes, l’écrivain défend frénétiquement la cause humaine et l’humanité en tant que valeur, tout en démontrant la complexité insondable à laquelle sont confrontées les populations, et en pointant du doigts nombres de leviers politiques tenus par le Hezbollah, Daesh, Bachar Al-Assad et bien d’autres.

Mais le travail de Sarah Chardonnens ne se démarque ni par son énumération poétique, ni par son analyse de la situation géopolitique et sociale du Liban. La qualité du livre ne tient non plus pas à la dénonciation de mécanismes de propagande, de stratégies d’éducation biaisées ou à un militantisme parfois trop en exergue. Après cette lecture, le fardeau que sont la souffrance, l’injustice, l’iniquité, le désarroi, le désespoir et l’impuissance s’allège par une conscience affutée de la situation et un élan, transmis par l’auteur.

«Tout le monde devrait être en guerre. Quelle que soit notre formation, notre éducation ou notre profession, chacune et chacun devrait se sentir responsable du drame qui se déroule à nos portes. La direction que nous voulons, ensuite, donner à notre engagement nous regarde. Mais la responsabilité de s’engager […] devrait être collective car les répercussions sont, elles, globales.»

Une sorte d’énergie enragée, alimentée par la colère et l’incapacité à laisser les choses aller comme elles vont, fait vibrer le cœur du lecteur qui se rapproche petit à petit de cultures, de pensées, de chemins différents, allant jusqu’à partager avec l’auteur la visite d’un camp de réfugiés palestiniens, un passage à l’hôpital Beyrouthin, un coucher de soleil sanguinolent mêlé au halo rosé des lumières de la ville et de sa pollution, observé silencieusement, un cigare dégueulasse à la main.

Sarah Chardonnens
On n’arrête pas un peuple qui danse
Editions de L’Aire
2018
326 pages

Ecrire à l’auteur : helene.lavoyer@leregardlibre.com

Crédit photo: © Hélène Lavoyer pour Le Regard Libre

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