«Rompre»: Yann Moix est ridicule

Les bouquins du mardi – Loris S. Musumeci

«Ce sont les mots d’un homme désespéré. Ce sont les paroles d’un homme qui ne sait plus comment ne plus souffrir et tente de se suicider autrement qu’en mourant; ce sont les phrases d’un homme qui se suicide à l’aveu.»

Sous l’appellation de roman, Rompre se présente comme l’entretien journalistique d’un certain Gaspard Lenoir avec Yann Moix. L’auteur ne va pas bien. Il s’est fait quitter par sa copine Emmanuelle «il y a dix mois, le samedi 16 septembre 2017, aux alentours de 15 heures.» De question en question, Yann Moix raconte tout son malheur. Rompre parle de la rupture amoureuse, tragique et ridicule. 

Le ridicule est justement une dimension essentielle de ce livre sorti en début d’année. A commencer par sa jaquette. D’un mauve de mauvais goût tirant à la fois sur le gris et le rose, elle affiche le titre, lui-même ridicule, en caractères liés et italiques. Franchement, la couverture de roman à l’eau de rose n’est pas loin. Son parfum envahit toute la librairie et sa guimauve dégouline sur les étals. Ce qui, en réalité, est une bonne méthode de marketing. Au moins, le petit ouvrage ne passe pas inaperçu.

Le ridicule ne se limite pas à l’aspect; le contenu en regorge lui aussi. Simplement parce que Yann Moix est un être profondément ridicule. Quelle idée de simuler un entretien que l’on a la prétention d’appeler roman pour raconter une rupture amoureuse dont tout le monde se fiche! Et comme si cela ne suffisait pas, l’écrivain clame fièrement que c’est en fait lui qui l’a quittée, évoquant ses états d’âme désespérants, étalant sa mauvaise foi exceptionnelle et urinant à gros jet ses habituelles exagérations et ses théories fumeuses. 

Un ouvrage génial

Pour toutes ces raisons, Yann Moix est l’auteur génial d’un ouvrage génial. Car si le ridicule est omniprésent, il est également assumé et écrit avec un talent indéniable. La langue, sans surprise, est délicieuse, parce que Yann Moix est un amoureux des mots. Parce qu’il a le sens de la formule, et parce qu’il est capable de construire des discours auxquels personne ne comprend rien, mais desquels chacun en apprécie la musicalité et l’élégance. Entre nous soit dit, qui comprend quelque chose à des passages du genre:

«Médusée par mon départ, Emmanuelle, sans doute, ne savait-elle pas elle-même dans quel brouillon de sentiments elle se débattait. Le courage de rompre n’effectuait en elle que ses premiers pas. La crucifixion était encore liquide. La conclusion était encore brumeuse, c’était un balbutiement de séparation. Néanmoins, la rupture avait toujours été là.»

Et malgré tout, c’est beau. Si le style est un squelette, l’originalité et la finesse de Yann Moix sont la chair. L’auteur se livre totalement. Et peu importe si ce qu’il raconte est véridique ou non. En tout cas, les propos sonnent vrais. Parce que tellement humains. Tellement masculins. Tellement névrosés. Yann Moix n’a pas de limites. 

Il avoue sa mauvaise foi, ses phantasmes contradictoires, ses méthodes de manipulation, sa lâcheté; à tel point qu’il en devient touchant. Il nous prend à témoins pour que chacun reconnaisse une part, aussi infime soit-elle, de son sincère côté obscur en amour à l’aune du récit livré. Une histoire privée, intime, personnelle prend une portée universelle. C’est pour ça que Yann Moix est un vrai écrivain. 

«Etre séparés pour toujours»

Et bien sûr, derrière quelques passages de néologismes et de métaphores judéo-chrétiennes typiques de l’auteur, Rompre s’éclaire d’une vérité complètement déconcertante. Rien que par la phrase bouleversante reprise en quatrième de couverture: «Etre séparés pour toujours reste une manière d’être ensemble à jamais.»

On croirait à une sentence lancée comme ça sur le papier pour faire bien, mais ce qu’elle exprime en réalité est d’une profondeur impressionnante. Effectivement, lorsque l’on a été en couple avec quelqu’un, on reste dans son histoire. La rupture permet de conserver sa place d’ex à jamais. Elle aura forgé notre personnalité et personne ne pourra rien en effacer.

Rompre est un petit livre qui demeure, il est le petit compagnon de celui pour qui la rupture est venue ou à venir. Rompre, une source d’inspiration. Un recueil intelligent. Des réflexions qui laissent dans le cœur du lecteur l’empreinte de la rupture. Et puis, on se sent enfin moins seul. Surtout lorsque l’on est un Calimero comme Yann Moix, que l’on accumule également les échecs en amour, et que l’on est aussi ridicule que lui. 

Yann Moix
Rompre
Editions Grasset
2019
108 pages

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

Laisser un commentaire