«Us», c’est nous

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

«Eh bien! – ainsi parle le Seigneur – je vais faire venir sur eux un malheur dont ils ne pourront se tirer. Ils m’appelleront à l’aide, mais je ne les écouterai pas.» Jérémie 11:11

Une petite fille regarde la télévision. Nous sommes en 1986. L’action Hands Across America bat son plein pour plus de solidarité aux Etats-Unis. Une publicité parmi tant d’autres à la télévision qui devrait laisser une enfant indifférente. Coupure. On retrouve la petite fille, avec son papa et sa maman sur la plage de Santa Cruz à la fête foraine. L’angoisse est palpable, alors que les rires et les jeux sont dominants. Un instant a suffi à ce que son père détourne le regard pour que la petite fille s’éloigne. Elle est perdue pendant un petit quart d’heure. Traumatisme. Ses parents la retrouvent et elle ne parle plus.

De nos jours. La situation semble s’être nettement arrangée pour l’enfant qui est devenue désormais une femme, Adelaïde. Elle est mère à son tour. En famille, ils reviennent à Santa Cruz pour les vacances d’été. Mais trop de coïncidences rappellent à la protagoniste le choc de son enfance. Peur prémonitoire car la suite n’a rien de joyeux. Panne de courant. «Y a une famille dans notre allée», remarque Jason, le fils. Et la famille en question n’est pas prête à s’en aller. Ils s’avancent vers la maison, et je vous passe la suite. 

Au-delà de toute attente, Jordan Peele signe un film d’une force incroyable. Classé sous le genre d’épouvante-horreur, Us fait preuve de beaucoup plus. C’est pleinement du cinéma, et du cinéma complet. Bien sûr, les images et l’histoire ne sont pas des plus rassurants. La peur est au tournant, mais pas la terreur. Il s’agit en fait davantage d’un thriller que d’un film d’horreur à proprement parler. Malgré tout, je vous déconseille d’y emmener vos enfants; et âmes trop sensibles, s’abstenir. 

Des défauts, le long-métrage en compte pourtant quelques-uns. A commencer par le sang et la violence. Non pas qu’ils soient poussés à outrance, mais simplement ils ne servent pas le film. Au contraire, ils atténuent paradoxalement l’angoisse ambiante. Car la peur est plutôt psychologique, voire spirituelle, et voir du sang et des coups par-ci et des entailles par-là repose plutôt le spectateur. Est-ce nécessaire? A réfléchir. Aussi, qui dit psychologie, dit symboles et coïncidences qui font réfléchir et ne laissent pas toujours présager le meilleur. Là encore, le scénario en fait tout de même un peu trop, et les signes sont amenés par moments de façon un peu grossière.

Et pourtant les symboles et métaphores du film ne sont pas à jeter. Qu’il y ait une part de supercherie ou non de la part de Jordan Peele à vouloir intégrer un trop-plein de sens à son scénario importe peu. Parce que de toute façon, les éléments présentés sont puissants. D’une parole biblique à une paire de ciseaux jusqu’à des lapins blancs, tout mène à réfléchir, même si cela dépasse l’intention du scénario, qui nous laisse très libres dans son interprétation.

En tout cas, la profondeur est certaine. De fait, le film dans son ensemble mène à une énigme: qui sommes-nous? Enigme qui se divise en différentes petites quêtes qui remuent les méninges et coupent le souffle. Pas trop de complications cependant. La richesse du scénario n’empêche pas à l’œuvre artistique de se déployer dans tout son talent. L’humour est d’ailleurs aussi de la partie. Les questions et les mystères soulevés parUs sont agencés dans une succession de scènes découpées à la perfection. 

La mise en scène est dansante et lente pour laisser place, dans les moments critiques, à l’agressivité et à la rapidité qui jaillit des personnages. Le tout, porté par une photographie sublime où règne le contraste entre la surexposition de la grande nature américaine avec ses paysages et l’obscurité des tunnels ou de la maison dans la nuit. Le fait que les acteurs soient noirs – marque de fabrique chez Jordan Peele – contribue évidemment à ce que la confusion s’opère aux limites du visage. Tout est sombre et seuls les yeux blancs et figés des acteurs ressortent dans le noir. 

Sans parler de la musique qui, à elle seule, crée une ambiance. Sa composition est toutefois risquée, dans la mesure où elle pourrait virer à la caricature. Disséquée et sèche, elle est fleurie des voix d’un chœur. Les films d’horreur en usent et en abusent. Mais Ustouche juste. Certainement angoissante, la musique mène le spectateur plus loin. Elle a un air à la fois religieux et païen. Monotone et très rythmé. Autant de contraires qui la rendent géniale. Et inoubliable. 

Us, c’est nous. Dans l’ombre ou la lumière. En pleine nature ou sous terre. Dans la vengeance inassouvie, ou la recherche de la paix. Us, c’est nous quand nous crions. Quand nous crions, et qu’on ne nous entend pas. Quand on reste seul. Face à un malheur dont nous ne pouvons nous tirer.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Universal Pictures

US
ETATS-UNIS, 2019
Réalisation: Jordan Peele
Scénario: Jordan Peele
Interprétation: Lupita Nyong’o, Winston Duke, Shahadi Wright, Evan Alex
Production: Universal Pictures, Monkeypaw Productions, Blumhouse Productions, QC Entertainment
Distribution: Universal Pictures Switzerland
Durée: 1h56
Sortie: 20 mars 2019
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