Parlons littérature d’aujourd’hui avec Thomas Hunkeler

Le Regard Libre N° 51 – Loris S. Musumeci

Le statut de professeur n’est qu’un titre parmi tant d’autres. Le vrai professeur est celui qui transmet non seulement une matière, mais encore une passion. C’est le cas de Thomas Hunkeler, professeur de littérature française à l’Université de Fribourg. Voilà un homme qui a de la prestance, voilà un homme animé. Il sait de quoi il parle, comme il sait aussi s’égarer dans la liberté d’une parole ouverte, non-académique et sans a priori, pour nous partager ses goûts et ses pensées au sujet de la littérature.

Loris S. Musumeci: Qu’est-ce qui vous a mené à la littérature?

Thomas Hunkeler: J’ai toujours été un grand lecteur. Enfant, je me souviens de visites à la bibliothèque où l’emprunt était limité à trois livres à la fois. Très rapidement, ces trois livres ne me suffisaient pas. Il a fallu que ma mère m’accompagne pour que nous expliquions à la bibliothécaire qu’il me fallait plus de livres. Et on a fini par m’octroyer le droit exceptionnel d’en emprunter neuf à la fois.

Pourquoi aimiez-vous tant lire?

Peut-être parce que j’étais enfant unique. Donc dans une disposition à la tranquillité très propice à la lecture. Ce qui me convenait parfaitement.

Comment êtes-vous arrivé à l’enseignement?

De fil en aiguille, j’ai fait mes études à Zurich et à Montpellier. J’ai ensuite vécu à Berkeley en Californie, puis à Paris avec ma femme et ma fille pendant trois ans dans le cadre d’un projet de recherche. Enfin, je suis revenu à Zurich en tant que professeur assistant et à Fribourg en 2005 comme professeur.

Vous êtes très investi dans la recherche, qui me semble partager le même but que celui de l’enseignement, à savoir la transmission.

Oui, transmettre la littérature est une mission essentielle. Parce que lire la littérature rend fondamentalement plus intelligent. Elle nous permet de vivre d’autres vies. On a tous l’envie de faire d’autres expériences que celles qui sont ancrées dans le quotidien. La littérature, c’est une façon de voyager sans voyager, de vivre des émotions fortes. En lisant par exemple des tragédies antiques, je pénètre un monde qui n’est pas le mien, et qui me permet néanmoins d’en apprendre davantage sur le monde dans lequel je vis.

Qu’aimez-vous lire?

De tout! J’adore les tragédies ; mais tout à l’heure je donnerai un séminaire sur Ronsard, et en rentrant chez moi, dans le train, je lirai ce roman, Sidi Ben Barbès, d’un auteur aujourd’hui méconnu: Jean-Charles Fauque. Publié à la fin des années septante, ce polar se passe à Belleville, un quartier parisien que j’affectionne particulièrement. Tout ça pour dire que même s’il y a des textes évidemment inintéressants, je n’aime pas me restreindre à un genre ou uniquement aux lectures universitaires. Je suis un omnivore en matière de littérature. Et j’aime partager cette passion, parce que lire, c’est mieux comprendre le monde dans toute sa complexité.

Vous aimez tout type de littérature et pourtant, pour être professeur à l’université, vous devez bien avoir quelques spécialisations. Lesquelles sont-elles?

J’ai deux grands domaines de spécialisation, qui correspondent à deux siècles. Le XVIe siècle et sa poésie. Et le XXe siècle, que j’ai abordé à partir de la figure de Samuel Beckett. J’ai fait d’ailleurs ma thèse de doctorat sur cet auteur. A partir de là, j’ai élargi mon domaine aux modernistes et aux avant-gardes, pour aller ensuite vers l’extrême-contemporain, c’est-à-dire les auteurs qui écrivent aujourd’hui même. Depuis cette année, je suis en effet président du prix Michel-Dentan, et j’ai la fierté de vous annoncer en avant-première que la lauréate est une jeune auteur romande, Rinny Gremaud pour Un monde en toc. Un magnifique récit qui raconte un voyage à travers le monde, mais dans cinq immenses centres commerciaux, des malls. Le ton y est critique et ironique, sans jamais virer à la malveillance ou à la méchanceté.

En tant que président du prix Michel-Dentan, quel jugement portez-vous sur l’actuelle scène littéraire de Suisse romande?

Elle est extrêmement vivace. J’ai pu découvrir une centaine de textes, et même si certains se révèlent tout de suite indéfendables, je me suis retrouvé face à plusieurs perles.

Thomas Hunkeler © Indra Crittin pour Le Regard Libre

Vous venez d’évoquer la qualité de certains auteurs contemporains, mais je voudrais quand même vous demander pourquoi est-il si important de lire la littérature d’aujourd’hui. Après tout, les classiques peuvent aussi nous forger et nous en apprendre sur le monde, non?

C’est toujours une grande question: quelle place accorder au canon? Et comment considérer ce qui se fait aujourd’hui et qui n’a donc pas encore été trié par les instances de critiques, les journalistes, les universitaires et les lecteurs? A mon avis, il faut contrebalancer le choix entre classique et contemporain. Si j’aime lire du contemporain, c’est parce que mon regard, nourri de classiques, est porté sur la littérature qui est en train de se produire. Comme je vous l’ai dit, je donne en ce moment un séminaire sur Ronsard, dans lequel j’ai attiré l’attention de mes étudiants sur la construction de cet auteur. Ronsard a été jeune, inconnu et il a dû se faire un nom, construire sa carrière. Un classique n’a pas toujours été un classique; un classique, c’est au début un jeune qui a l’envie d’écrire, comme il en y a tant aujourd’hui. Peut-être même que le Ronsard d’aujourd’hui est déjà à l’œuvre, et il y a fort à parier qu’il s’agisse d’une femme.

Selon vous, existe-t-il une écriture féminine?

Je crois en la sensibilité féminine. Mais évidemment, une femme peut très bien refuser d’écrire selon cette sensibilité. Il y a donc la possibilité de s’engager dans une littérature de nature plus féminine, comme dans une littérature à tendance masculine. Sidi Ben Barbès, que je suis en train de lire, est notamment marqué socialement comme étant très masculin. On y jure, on flirte avec la vulgarité: ce qui est assez masculin. Bien que les femmes soient tout à fait capables de produire ce genre de littérature. Simplement, elles le font beaucoup moins que les hommes. Je tiens néanmoins à préciser que la littérature dépasse largement le masculin et le féminin. L’influence du social y est tout aussi essentielle. Pensez au phénomène des «gilets jaunes»: c’est à mon avis un terreau pour la littérature actuelle.

Quelles œuvres ou quels auteurs actuels pourraient-ils à vos yeux marquer les mémoires et demeurer dans le patrimoine littéraire de demain?

La question est difficile, bien sûr. Mais je crois qu’il y a tout de même des écritures qui marquent quelque chose de nouveau. Je ne suis de loin pas le seul à l’affirmer: la dimension sociale a apporté un souffle nouveau à la littérature. Depuis quarante ans, on observe ce phénomène qui dure, et qui à mon avis va rester. Annie Ernaux, si vous voulez un nom, demeurera selon moi dans la mémoire de la littérature.

Question plus facile: quels sont les œuvres et les auteurs du XXe et du XXIe siècle que vous chérissez particulièrement?

Il y a beaucoup d’écrivains qui me plaisent. Je viens de mentionner Annie Ernaux, que j’aime énormément. Virginie Despentes a atteint à mes yeux une magnifique écriture avec les Vernon Subutex. Parmi les auteurs suisses, je mentionnerai Elisa Shua Dusapin. Elle n’a écrit pour le moment que deux romans, mais très réussis. En Allemagne, j’ai une affinité particulière avec Sebald, très lu en France aujourd’hui. Dans les écritures théâtrales, je pense à Wajdi Mouawad qui a mis en scène, au Théâtre National de la Colline, Tous des oiseaux, qui est extraordinaire, prodigieux et extrêmement intelligent dans son approche du conflit israélo-palestinien. Toujours dans le théâtre, il y a encore Alexandra Badea, auteur roumaine écrivant en français.

Je partage votre passion pour Mouawad qui renoue totalement avec la tragédie grecque, sans pour autant l’imiter.

Oui, absolument. Sa vie mouvementée lui donne l’opportunité de puiser dans l’humain à pleines mains. Il s’attaque à la douleur la plus profonde des hommes pour la retranscrire dans une écriture simplement sublime.

Concernant les médias, servent-ils la littérature à l’heure actuelle?

Il faut réinventer la présence de la critique littéraire dans les médias. J’anime actuellement un séminaire de comptes-rendus littéraires. J’ai demandé aux étudiants qui lisait parmi eux les critiques dans les médias, et figurez-vous qu’il n’y en avait aucun; alors même qu’ils fréquentent mon cours pour apprendre justement à écrire des critiques. Ce qu’il faudrait peut-être, c’est retrouver le goût de la discussion autour de la littérature. Que cela passe un renouveau dans les médias établis, ou par des voies alternatives tels la revue que vous animez ou des blogs sur le Web. Avec «L’Année du Livre» (www.anneedulivre.ch), un site de critique littéraire dont je suis responsable, nous offrons notamment une recension par semaine sur une œuvre romande.

Et les prix littéraires, servent-ils la littérature? Qu’apportent-ils à la production actuelle en littérature?

Cette question m’intéresse depuis un petit moment dans la mesure où je suis moi-même impliqué dans des prix littéraires: le Choix Goncourt de la Suisse d’une part, le prix Michel-Dentan d’autre part. Le premier effet des prix littéraires, c’est l’encouragement. Il y a valorisation de la littérature. Après, il est certain que le Goncourt est une grosse machine parisienne, il est certain aussi que les enjeux commerciaux sont majeurs; mais je préfère nettement que les gens soient incités à lire le dernier Goncourt plutôt qu’à jouer sur leur téléphone portable. D’ailleurs, les lauréats de ces grands prix ne sont souvent pas si inintéressants que le clament certains. En somme, le prix littéraire est un instrument parmi d’autres pour défendre la littérature. Je ne peux que m’en réjouir.

Vous avez tenu un discours très enthousiaste sur la littérature lors de cet entretien. Avez-vous donc bon espoir pour celle de demain?

Si je suis face à mes étudiants ou à des personnes comme vous, oui. Je crois qu’il y a suffisamment de passion et d’intelligence réunies pour avoir confiance en la littérature. Je ne fais pas partie des cassandres qui voient la fin de la culture et le règne de l’écran. L’écran, en soi, n’est pas une mauvaise chose; je travaille avec, moi aussi. L’évolution du monde ne m’effraie pas du tout en matière de littérature. Parce que la littérature répond à un besoin fondamental de l’être humain. Lorsqu’on y a goûté, il me paraît difficile de faire sans par la suite. Même s’il y a des périodes de la vie qui ne se prêtent pas forcément à la lecture, le livre est toujours là pour offrir au lecteur une histoire, une expérience, une aventure, une autre vie. Avec un livre, on n’est jamais seul.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com


Crédits photos: © Indra Crittin pour Le Regard Libre

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