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Séries

Critique

«Pluribus»: la révolte de l’individu6 minutes de lecture

par Yann Costa
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«Pluribus» s’inscrit dans le genre des contre-utopies, à l’image du classique d’Aldous Huxley, «Le Meilleur des mondes». Photo: Apple TV

Dernier succès d’Apple TV+ récompensé aux Golden Globes, la nouvelle série du créateur de X-Files et Breaking Bad interroge la tentation moderne de la pensée unique dans une dystopie à contre-courant de son époque. Déconcertant et intellectuellement stimulant.

Un mystérieux virus envahit la Terre et paralyse l’humanité tout entière durant un bref instant. Certains y laissent leur vie. La plupart se réveillent. Mais quelque chose a changé: chacun a désormais accès aux souvenirs, émotions et pensées de tous les autres. A la suite de cette fusion, tout le monde est uni dans une vaste conscience collective et super-intelligente.

Pour une raison inconnue, le personnage principal – une écrivaine américaine nommée Carol Sturka – n’a pas été infecté par le virus. Très rapidement, les autres (les humains contaminés) vont donc s’intéresser à elle, convaincus qu’il ne s’agit que d’une question de temps avant qu’elle n’accepte de rejoindre la fusion. S’ensuit une lutte acharnée de Carol pour restaurer l’ancien monde.

Une utopie sans individu

Pluribus s’inscrit dans le genre des contre-utopies, à l’image du classique d’Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes. Car en apparence, tout va bien: l’humanité ne faisant plus qu’un, il n’y a plus de conflit; chacun agit pour le bien de ses semblables; et même les enfants sont devenus capables d’effectuer des opérations chirurgicales ou de piloter des avions.

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Le sort réservé à Carol ferait d’ailleurs rêver plus d’un: Zosia, sa charmante chaperonne, se tient constamment à sa disposition, prête à satisfaire tous ses désirs et à répondre à toutes ses interrogations avec une patience et une gentillesse sans faille. Pourtant, la série fait naître, épisode après épisode, un malaise diffus. Il y a quelque chose qui cloche. Et ce quelque chose, c’est tout simplement la disparition de l’individu.

L’égalitarisme poussé à l’absurde

Dans ce nouveau monde, le mérite et l’intérêt personnel n’existent plus. N’importe qui peut devenir président des Etats-Unis et, dans le même temps, cela n’a plus aucune importance. Lors d’une scène perturbante, Carol croit même reconnaître celui qui était alors le maire d’Albuquerque – sa ville de résidence –, occupé à effectuer des travaux chez elle.

Carol Sturka entourée des autres. Photo: Apple TV

Soucieux de l’environnement, les autres se rassemblent chaque nuit dans de grands hangars, où ils dorment tous ensemble à même le sol pour faire des économies d’énergie. Végans et radicalement non violents, ils refusent de consommer les fruits à moins que ceux-ci ne soient tombés naturellement de leur arbre. Quitte à laisser une partie de leur population mourir de faim. Pour pallier leur carence en protéines, ils transforment alors les cadavres issus de ces décès naturels en un liquide jaunâtre, devenu le pilier de leur alimentation.

Un casting anti-woke

Il est difficile de ne pas voir dans ces deux phénomènes – le sacrifice de l’individu sur l’autel de l’identité de groupe et le refus de toute forme de domination – une critique implicite du wokisme, mouvement que certains de ses adversaires les plus hostiles qualifient, fait intéressant, de mind virus («virus mental»).

Cette lecture idéologique est soutenue par des choix narratifs et de distribution de la part du créateur de la série, Vince Gilligan (X-Files, Breaking Bad, Better Call Saul). Alors que l’air du temps voudrait que l’apparence des acteurs serve à déconstruire les stéréotypes, ceux de Pluribus semblent, au contraire, chercher à les renforcer. Parmi les treize humains ayant échappé à la fusion, seule Carol – l’unique Blanche du groupe – manifeste une véritable inquiétude face à la situation. Les onze autres immunisés qu’elle rencontre – tous issus de cultures non occidentales – ont l’air de bien s’accommoder de cette nouvelle société, voire d’en préférer les vertus, à savoir l’absence de guerres, d’inégalités et de souffrance.

Koumba Diabaté fait semblant de jouer au poker avec les autres. Photo: Apple TV

Les clichés sont tels que Koumba Diabaté – le seul personnage d’origine africaine – en profite pour se complaire dans les plaisirs matériels ostentatoires, en vivant dans des palais, en conduisant des voitures de luxe, et en s’offrant un harem constitué des plus belles femmes qu’il trouve parmi les autres. Même Manousous Oviedo, le dernier résistant d’origine sud-américaine, que Carol finit par rencontrer, prolonge cette lecture: là où cette dernière entretient un rapport parfois chaotique et sentimental à la révolte, lui apparaît comme un loup solitaire parfaitement froid et méthodique, évoquant un imaginaire plus masculin de la résistance.

Une mise en garde contre l’IA

Le virus peut aussi être compris comme la métaphore d’une adhésion totale de l’humanité à une intelligence artificielle (IA) générale. Dans cette lecture, la profession de Carol n’a rien d’anodin. C’est bien parce qu’elle est capable d’écrire – et donc, de penser – qu’elle tient tant à préserver son individualité. L’écriture apparaît aussi comme une forme de résistance face à son ennemi: jour après jour, Carol consigne sur un tableau blanc tout ce qu’elle sait des autres, ce qui lui permet d’élaborer une stratégie pour les combattre.

Alors que nous nous en remettons de plus en plus à de grands modèles de langage – tels que ChatGPT – pour accéder à la connaissance, et que, par commodité, nous leur déléguons une part croissante de notre jugement, Pluribus pose la question: ne sommes-nous pas en train de favoriser l’émergence d’une pensée unique malgré nous? A mesure que la technologie infiltre toujours davantage de domaines de nos vies et oriente un nombre croissant de nos décisions, ne renonçons-nous pas progressivement et de plein gré, comme les autres, à notre individualité?

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Au-delà de ces considérations éminemment politiques, la série invite aussi à réfléchir à ce qui caractérise le fait d’être un individu, au sens large: les paradoxes, la liberté, la créativité, la solitude, l’expérience de l’amour, de l’égoïsme, de la jalousie, du bonheur… et toutes les tensions qui structurent notre rapport à l’autre. Autant de raisons de s’immerger dans les neuf premiers épisodes et de se réjouir de la deuxième saison.

Diplômé en économie et président de l’Association Café-philo, Yann Costa est rédacteur au Regard Libre. Ecrire à l’auteur: yann.costa@leregardlibre.com

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