Chaque mois, notre critique littéraire s’attache à passer une œuvre au kaléidoscope, afin de récolter les images qu’elle projette et de restituer leurs diffractions. Quitte à ce que les éclairs de génie s’avèrent des éclats de verre.
Il y a des textes qui cueillent le lecteur en douceur, comme un skieur du dimanche ramassé par le télésiège. Désalpe ne fait évidemment rien de tel. Antoine Jaccoud préfère nous prendre à rebrousse-poil, avec cette délicatesse du berger qui tond le mouton en récitant Hölderlin. Autrement dit: ça frotte, ça pique et ça laisse un motif sur la peau. Ecrite pour être jouée au théâtre en 2011, cette pièce n’a vu le jour au format papier que plus d’une dizaine d’années plus tard. Alors, si ce texte faisait rire à sa création, il rend les visages bien plus crispés aujourd’hui.
Tomber d’en haut, tomber bien bas
Désalpe est l’histoire d’une détresse: celle des gens du Haut, ceux des Alpes, les Borloz, les Schindelholz, Zuber, Schnyder, Zufferey, devant la fin de la neige qui a entraîné avec elle l’effondrement de leur commerce. Désormais, descendus dans la plaine, ils disent leur paradis blanc perdu. Voici le scénario catastrophe de la pièce d’Antoine Jaccoud.
Avec son humour minéral, l’écrivain vaudois expose à la lumière crue de la fonte ces hôteliers, moniteurs de ski, vendeurs de bonnets à pompon. Tous avaient vu venir les signaux, naturellement. Les hivers rabougris, les pistes rapiécées, les canons à neige crachant leur déni dans un ciel de plus en plus tiède… Cependant, l’opulence a parfois le pouvoir magique d’aveugler même les yeux entraînés à repérer une avalanche à trois kilomètres.
Patatras après le Ratrac
Désalpe n’est pas un requiem, mais un inventaire sensible: celui d’un monde qui n’a «pas vu venir» sa propre fonte. Ce n’est plus l’épopée des hauteurs, mais son récit administratif, rédigé en polices fines, tamponné «périmé». Antoine Jaccoud use de l’accumulation pour faire poindre un livre d’or aux accents familiers.
Et pourtant, ce qui frappe, c’est l’équilibre entre sarcasme et tendresse. Car derrière les railleries, quelque chose d’autre affleure: une étrange mélancolie. Celle d’un pays qui a longtemps cru pouvoir remplacer la neige par des machines, l’hiver par un budget et la montagnarde immuable par une brochure touristique en quadrichromie. Désalpe rappelle que tout cela n’était qu’une illusion et que le dernier grand mirage helvétique est déjà englouti sous le redoux.
La mélodie des souvenirs givrés
Malgré tout, ce texte tient plus de la poésie sonore que du théâtre narratif. Antoine Jaccoud joue avec les mots, les fait tinter, bouscule les sonorités, les cabosse, pour scander fort ce refrain dramatique: «En haut, c’est foutu». Mieux encore, il signe ici un spectacle musical total, puisque Désalpe a été mis en scène accompagné d’un quatuor de cor des Alpes. De quoi faire résonner le théâtre comme un paysage qui craque.
C’est bref, c’est nerveux, c’est un corpus de souvenirs joués à pleine gorge. Une désalpe qui ne ramène pas les troupeaux, mais un monde englouti. Et qui continue pourtant de chanter.
Quentin Perissinotto est critique littéraire au Regard Libre. Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com
Vous venez de lire une chronique en libre accès et publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°123). Débats, analyses, actualités culturelles: abonnez-vous à notre média de réflexion pour nous soutenir et avoir accès à tous nos contenus.

Antoine Jaccoud
Désalpe. Suivi de Parfois je parle toute seule
BSN Press
Décembre 2023
88 pages