«Uvaspina», tenir le diable par les cornes
L’auteure italienne Monica Acito signe son premier roman. Photo: Quentin Perissinotto pour Le Regard Libre
Avec Uvaspina, Monica Acito empoigne la littérature les mains pleines du feu sacré des mythes aveuglés, pour livrer un roman foudroyant où Naples devient le théâtre d’une violence charnelle, portée par une langue âpre et vindicative.
Après des mois à enchaîner les lectures tièdes, quel soulagement de tenir entre les mains un livre où l’on se dit «là, il y a de la littérature»! Car la bonne littérature, ça saute à la figure comme un colis piégé. Uvaspina n’est pas un roman qui vous transporte; il vous roule dessus. De ces pages se déverse une violence tenace, quasi mythologique, une tempête tellurique qui fracasse les êtres les uns contre les autres, jusqu’à rompre les derniers liens.
Folklore des amours fratricides
L’histoire d’Uvaspina est séculaire comme les superstitions, fatale comme les légendes. On suit la vie d’un garçon dans les quartiers populaires napolitains, où la tendresse circule mal et où les corps parlent souvent plus fort que les mots. Uvaspina tente de grandir dans une famille que la colère des passions tristes achève de disloquer, entre les griffes malfaisantes de sa furie de sœur Minuccia et la comédie funéraire de sa mère Graziella, dite la Dépareillée, sorte de nature morte à la gouaille tapageuse ne supportant plus le délaissement de son mari, qui a dilapidé sa fortune et son nom en orgies sexuelles.
Sur ces trottoirs brûlants de misère, l’enfance est déjà une inquiétude, l’adolescence une déflagration lente. C’est dans cette atmosphère poisseuse, au cœur de ces marécages urbains à l’odeur nauséabonde qu’Uvaspina se cherche entre les identités qui cognent. Et qu’il tente de museler la trahison dans la fureur des premiers émois.
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Le bandeau annonce la nouvelle Elena Ferrante; il n’en est rien, si ce n’est que le livre raconte Naples. Toute autre comparaison est mensongère: la Naples de Monica Acito est un territoire affranchi des concessions, où la violence du monde rivalise avec celle des hommes. Une Naples surnaturelle, décadente, qui semble ployer sous les croyances et ses démons. On se situe plus ici au croisement d’Elsa Morante et Pier Paolo Pasolini, pour cette violence sociale, cette enfance cabossée et l’intensité émotionnelle extrême qui se tassent sous la fange sacrée.
«Le temps d’un bruissement, et le ciel s’ouvrit, déchiré par un éclair en forme de charnière, celle entre l’enfance et l’âge adulte.»
Sans jamais flétrir ni férir, la langue de Monica Acito est virulente, hargneuse, crue, presque vulgaire par moments, mais qui, aussitôt piétinée, fuse vers les cieux décrocher la poussière d’étoiles, dans un lyrisme fulgurant. C’est une langue qui a du sang sur les dents et du velours dans la gorge. Elle est une tragédienne assassine. Naples tout autant que ses habitants n’apparaît pas sous un jour quelconque, mais dans des songes hallucinés, aux confins de vastes folies bordées par le Styx. Et c’est précisément ce mélange de poésie feinte de vulgarité, de beauté maquillée de dégoût, qui rend son écriture aussi troublante: elle ne sublime pas le réel, elle en suce la moelle pour projeter sur des pierres tombales l’ombre d’éfrits dansant parmi le brasier.
En romancière-démiurge, Monica Acito racle le sol craquelé pour soulever la poussière et y sculpter des personnages écrasés par des existences plus grandes qu’eux. Puis elle les laisse mendier les monceaux d’âme qui jonchent la rue. On sent poindre derrière chaque ligne une volonté suprême qui malmène les hommes et se plaît à contempler ces dérives. Mais ces hommes-là ne sont ni héros ni Titans: ce sont des vauriens qui se prennent pour des dieux intouchables.
Récit non pas des origines mais des damnations: il y a dans Uvaspina une toute-puissance mythologique qui terrasse les hommes sous le destin. Et qui laisse le lecteur se débattre avec leurs vindictes et leurs rancœurs.
«Antonio avait un parler correct de jeune conscient de sa pauvreté qui a sué sang et eau pour apprendre à raconter de la sorte. Sa langue était tissée à la fois des mots savoureux des commères et du savoir raffiné de certains jeunes professeurs qui quittaient leur campagne à l’aube pour aller donner des cours: toute la beauté des histoires d’Antonio se fixait au fond de ses yeux, deux coupelles qui captaient la couleur du soleil et celle de l’eau dans la nuit.»
Ecrire l’irascible, dresser les ruines
Et sous cette prose abrasive, c’est tout le corps dolent de Naples qui s’effile en de longs lamentos. Tout à la fois baroque et gothique, crue et charnelle, Naples broie autant qu’elle abrite. Derrière ses airs de matrone burinée, elle éclate de clameurs, de miasmes et d’ombres trop vivantes.
Gothique et baroque, la cité parthénopéenne? Oui, mais avec de la crasse sous les ongles. Le gothique chez Monica Acito a délaissé son romantisme pour devenir organique, tandis que le baroque a troqué son ornement pour des excès obscènes.
Et dans ce chaos sensoriel, Monica Acito fait surgir une intensité presque fiévreuse: Naples n’est pas un décor, c’est un personnage à vif, sauvage et viscéral. Elle est une vieille comtesse putréfiée, palais en ruine que l’on démolit par crachats.
Chaque mois, Quentin Perissinotto s’attache à passer une œuvre littéraire au kaléidoscope, afin de récolter les images qu’elle projette et de restituer leurs diffractions. Quitte à ce que les éclairs de génie s’avèrent des éclats de verre. Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com
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Monica Acito
Uvaspina
Trad. de l’italien par Laura Brignon
Points
Janvier 2026
456 pages
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