Société Témoignage

Pourquoi j’ai quitté le droit pour les lettres

4 minutes de lecture
écrit par Antoine Lévêque · 21 juin 2026 · 0 commentaire

Déçu par une filière devenu technocratique et une minorisation du statut d’indépendant, j’ai choisi de délaisser mes études juridiques après cinq jours seulement. Voici un plaidoyer en faveur de la littérature, de l’histoire et d’une formation plus humaniste.

Si l’on vous parle d’un professeur d’université, il vous viendra certainement l’image d’un homme à la crinière argentée, vêtu d’un costume en tweed et portant sous le bras une lourde serviette au cuir défraîchi. Il s’approche maladroitement du pupitre en face de lui, accaparé par une dizaine de pensées qui paraissent l’éloigner de la réalité de l’amphithéâtre dans lequel il vient d’entrer. Pourtant, dès qu’il prend la parole de sa voix chevrotante, le silence se fait. Pendant deux heures, il captive son auditoire en récitant sans notes un cours parsemé de références brillantes et de latinismes. C’est du moins ce à quoi je m’attendais lorsque je décidai de commencer un cursus de droit à l’Université de Fribourg.

J’étais alors convaincu que l’étude de nos pratiques juridiques était une discipline humaniste, c’est-à-dire qu’elle me permettrait de convoquer des connaissances propres aux langues anciennes et aux humanités dans leur ensemble – bref, à la permanence de l’être humain.

Une branche plus cloisonnée qu’il n’y paraît

Pourtant, dès les premiers cours de ma formation, dispensée en allemand et en français, je fus confronté à l’esprit d’efficacité et à la rigueur alémaniques des professeurs enseignant dans la langue de Goethe. Le droit n’était pour eux qu’une affaire de logique, de vrai ou de faux, de corpus existant. A les écouter, cette matière austère interdisait tout esprit critique ou art oratoire à ceux qui la pratiquaient. Le seul écart autorisé consistait à apporter quelques modestes nuances à certains points de doctrine, les commentaires érudits des dispositions contenues dans nos lois.

Je ne m’étais hélas toujours pas départi de la naïveté des novices lorsque je pénétrai dans la bibliothèque universitaire réservée aux juristes. J’avais en effet l’espoir d’y trouver des livres de droit dont le style enlevé et la dimension politique, philosophique ou historique pussent éclairer mes débuts dans la discipline.

Après de longues et infructueuses recherches, je fus contraint d’admettre que même les ouvrages de droit constitutionnel suisse qui garnissaient certains rayons ne touchaient pas tous à des considérations relatives à notre système démocratique. La découverte d’épaisses sommes de droit fiscal, droit des obligations ou droit des assurances, écrites dans un français aride, acheva de me plonger dans la plus grande perplexité.

Les perspectives de l’étudiant en droit

Je ne me fusse pourtant pas décidé à mettre fin à mes études de droit après seulement cinq jours si je ne m’étais rappelé la raison qui m’avait conduit au départ vers la discipline juridique. C’était le désir de faire une carrière de diplomate ou de participer au débat public en m’engageant par exemple dans l’arène politique. Les discussions que j’eus avec des camarades plus âgés me firent pourtant vite comprendre que ce cursus me destinait avant tout à devenir juriste d’entreprise, avocat salarié, procureur ou juge.

Je réalisai alors avec effroi que le métier d’avocat n’est plus de nos jours la profession libérale qu’il a longtemps été. Les étudiants à qui je parlai me certifièrent que les avocats d’aujourd’hui renoncent souvent à devenir indépendants puisqu’ils ne sont pas en mesure de faire face aux grands cabinets, qui disposent de ressources très importantes pour traiter les affaires leur ayant été confiées. Par conséquent, ces études jouissent d’une plus grande crédibilité auprès de leurs clients. C’est ce qui conduit, m’assurèrent mes condisciples, un nombre important de jeunes diplômés à devenir employés dans des entités aux effectifs considérables ou à travailler pour l’Etat, en tant que juge ou procureur.

Les lettres mènent à tout

Compte tenu de ces témoignages, dont certains contribuèrent à me dissuader définitivement de poursuivre mes études, je ne peux m’empêcher de me demander si mon expérience eût été différente il y a quelques décennies. Il est probable que les professeurs d’alors étaient très désireux, bien que certains le soient encore aujourd’hui, de dispenser un enseignement fidèle aux études classiques et parfois fondé sur des considérations littéraires. Le cas échéant, j’eusse peut-être apprécié l’emphase que ces maîtres accordaient à la rhétorique et l’évidence avec laquelle ils associaient le droit aux lettres. Ce sont de tels enseignants qui ont fait éclore le talent de grands plaideurs, tels que Maurice Garçon, Jean-Denis Bredin, ou plus récemment Jean-Yves Le Borgne et François Sureau.

N’ayant pas rencontré, lors de mes cours en allemand, de professeurs dignes d’inspirer ces ténors du barreau, je décidai pour ma part de prendre modèle sur des hommes dont j’admirais les réalisations – l’écrivain-diplomate Paul Morand, le secrétaire d’Etat Henry Kissinger ou le politicien britannique Douglas Hurd – en optant plutôt pour une formation en histoire accompagnée de sciences politiques. Cette solution me parut être la seule pouvant convenir à mes besoins, puisqu’elle me donnait la liberté que je souhaitais d’embrasser une grande diversité de carrières, comme l’avaient fait avant moi quelques-uns de mes héros.

Fondateur du Cercle fribourgeois de débat et de rhétorique, Antoine Lévêque est rédacteur au Regard Libre.

Vous venez de lire un témoignage tiré de notre dossier «Le Droit dans tous ses etats», publié dans dans notre édition papier (Le Regard Libre N°127). Débats, analyses, actualités culturelles: abonnez-vous à notre média de réflexion pour nous soutenir et avoir accès à tous nos contenus.

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