Littérature Mise en trope

Les fantômes de James Robert Baker se pavanent la corde au cou

5 minutes de lecture
écrit par Quentin Perissinotto · 31 juillet 2026 · 0 commentaire

Le roman maudit d’un auteur sulfureux des lettres américaines paraît enfin. Une odyssée sous acide dans Hollywood, entre satire noire et vertige paranoïaque.

Diables blancs est la confession testamentaire d’un écrivain psychotique. Mais aussi celle de l’auteur du livre, James Robert Baker (1946-1997), un provocateur devenu paria littéraire. Refusé partout aux Etats-Unis, son manuscrit a été rangé dans des cartons pendant une trentaine d’années après son suicide. Jusqu’à ce que les Editions Monsieur Toussaint Louverture décident début 2026 de l’exhumer. Diables blancs paraît donc pour la première fois au monde et, de surcroît, en français!

Roman inflammable, pur produit de la contre-culture américaine, livre chargé d’une violence satirique, épopée de sociopathes romantiques, Diables blancs est tout autant le cri de soulagement que celui de détresse d’un romancier livré à sa rage.

Transposition romanesque d’un esprit dérangé

L’histoire, sans être autobiographique, porte les mêmes trajectoires et la même dynamique que la carrière de James Robert Baker: une farouche colère contre les conservateurs, une fascination pour l’autodestruction et une hantise du déclassement, attisée par un sentiment d’abandon flirtant avec celui de persécution.

L’écrivain du roman s’appelle, lui, Tom Dunbard. Il a connu un grand succès avec un true crime, et tout le confort qui va avec: belle bagnole, belle villa côtière à Los Angeles et beaux bijoux à offrir. Mais l’échec de son deuxième livre le fait lentement glisser vers la ruine et effrite ses privilèges. Menaçant sa vie de s’effondrer.

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Alors, dans un ultime baroud de déshonneur, il transforme sa paranoïa en projet criminel: fabriquer de toutes pièces un meurtre qui fera beaucoup de bruit. Et de lui un homme de nouveau célèbre. Pour maintenir son train de vie, il faut parfois acheminer la mort. Comme si la seule manière de rester au centre du récit consistait encore à provoquer la catastrophe.

Long aveu sous acide

Ce n’est pas tout, car l’entreprise machiavélique fait place à une entreprise romanesque. De sa folie morbide, Tom a tout documenté et enregistré sur cassettes. Et la transcription, c’est ce livre que tient le lecteur entre ses mains.

Cette affolante descente aux enfers sous amphétamines d’un couple hollywoodien est un jeu de miroirs brisés. On pénètre dans ce roman comme on entre dans les toilettes d’un night-club après un shot de trop: les ombres tanguent, les dialogues nous sautent au cou et des reflets qui semblent étrangement lointains s’écrasent sur la glace du lavabo.

Entre satire venimeuse du rêve californien, humour noir ultra-cynique et confession hallucinée sur cassettes audio, le roman avance comme un film des frères Coen shooté à la coke. Tout y est excessif: les discussions, la violence, les névroses, la haine conjugale, l’ambition ratée.

Derrière cette démesure presque grotesque, James Robert Baker capte quelque chose de très précis sur l’Amérique des rêves hollywoodiens transformés en bourbier moral. Il capte le vertige précédent la perte, le spectre brandi des anciens privilèges en lambeaux. Le désastre est funeste, car il précipite la chute qu’il voulait éviter.

Groggy de vivre

Ce qui est clair chez James Robert Baker, c’est que les personnages ne cherchent plus vraiment à être sauvés: ils veulent simplement retarder le moment où le monde cessera définitivement de les regarder.

Derrière sa posture de thriller déglingué et de farce noire, le roman se révèle comme le testament d’un écrivain qui refuse de disparaître en silence. Chaque scène est poussée jusqu’à son point de rupture et transforme le naufrage en spectacle incandescent. Trente ans après avoir été condamné à l’oubli, James Robert Baker signe ainsi une résurrection littéraire aussi dérangeante qu’impossible à ignorer. Rarement un livre aussi transgressif aura donné l’impression de contenir autant de vie au moment même où tout s’effondre.

Chaque mois, Quentin Perissinotto s’attache à passer une œuvre littéraire au kaléidoscope, afin de récolter les images qu’elle projette et de restituer leurs diffractions. Quitte à ce que les éclairs de génie s’avèrent des éclats de verre.

Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com

Vous venez de lire un contenu en libre accès et publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°128). Débats, analyses, actualités culturelles: abonnez-vous à notre média de réflexion pour nous soutenir et avoir accès à tous nos contenus.

James Robert Baker
Diables blancs
Trad. de l’anglais par Yoko Lacour
Monsieur Toussaint Louverture

Février 2026
288 pages

Quentin Perissinotto
Quentin Perissinotto

Conseiller-clients et écrivain, Quentin Perissinotto est critique littéraire pour Le Regard Libre.

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