Noblesse de l’âme et aveuglement
Photo: Koshu Kunii (Unsplash)
Lorsqu’il devient militant, l’idéal humaniste peut conduire à des angles morts et à l’aveuglement. Mise en garde contre une lecture du monde fondée sur la culpabilité coloniale de l’Occident.
Peu à peu, une partie significative de l’opinion publique occidentale s’inscrit dans une grille de lecture centrée sur l’idée d’une responsabilité collective héritée de notre passé colonial. Cette pensée dite «progressive» puise dans un humanisme profondément noble et sincère, présent en chacun de nous: protéger les faibles contre les puissants, les pauvres contre l’avidité des riches, les opprimés contre les oppresseurs. Cependant, l’histoire des idées montre que les intentions les plus généreuses peuvent produire des effets inattendus. Lorsqu’un idéal moral devient une grille de lecture militante, la critique de l’Occident finit par ressembler à un troublant «à bas nous-mêmes».
«Plus grave crime contre l’humanité»
La couverture des conflits mondiaux par les médias dits mainstream, y compris en Suisse, s’inscrit dans ce même prisme, influençant peu à peu nos représentations collectives. De nombreux pays non occidentaux s’en font l’écho et rejettent de plus en plus l’Occident et ses prétendues valeurs supérieures. L’arrogance et les excès du président actuel des Etats-Unis ainsi que des scandales scabreux comme l’affaire Epstein, aident bien. Aux yeux de beaucoup, l’Occident est impérialiste, violent et décadent. Un constat qui, au premier regard, semble difficile à contredire. La récente résolution des Nations unies qualifiant la traite transatlantique de «plus grave crime contre l’humanité» interroge. Elle tend à invisibiliser d’autres formes d’esclavage, dont certaines perdurent encore aujourd’hui. Plusieurs intellectuels, y compris africains, s’élèvent contre cette hiérarchisation simpliste et dénoncent une victimisation qui risque d’étouffer les dynamiques d’initiative.
L’expansion territoriale et la domination d’autres peuples ont été des phénomènes presque universels dans l’histoire humaine. Les colonisateurs n’étaient pas toujours européens: ils pouvaient aussi être indonésiens, turcs, chinois ou arabes. Cela ne nous dispense pas d’examiner de manière critique notre propre passé colonial. Les colonisations ont presque toujours marginalisé, voire effacé, des cultures préexistantes: c’est une réalité historique. La répression, l’esclavage et le pillage des ressources aussi. Mais l’histoire ne se résume pas à un récit à charge. Les infrastructures, les systèmes de santé publique, le concept des droits de l’homme, l’abolition de l’esclavage, l’état de droit ou encore la liberté d’opinion se sont aussi diffusés depuis les sociétés occidentales vers une grande partie du monde.
Inversement de la colonisation
Fait paradoxal aujourd’hui: la critique morale du colonialisme, l’idée d’autodétermination des peuples, mais aussi le féminisme et la défense des droits des personnes LGBTQIA+, sont des concepts nés dans les sociétés occidentales et continuent, d’une certaine manière, à «coloniser» les esprits à l’échelle de la planète.
Certaines approches militantes vont plus loin, réclamant des réparations ou suggérant qu’il faudrait inverser les conséquences historiques de la colonisation. Qui peut affirmer qu’une telle perspective est réaliste? Que signifierait concrètement «décoloniser» des pays des Amériques, de l’Océanie, ou encore Israël? Ces sociétés sont aujourd’hui des réalités politiques, démographiques et culturelles complexes, façonnées par plusieurs siècles d’histoire. Imaginer un retour à un état antérieur n’est ni souhaitable ni possible.
Pour une analyse lucide
Le sentiment de culpabilité collective nourrit aussi la volonté de lutter contre un racisme qui serait omniprésent, tout en oubliant que ce phénomène, bien réel, n’est en rien comparable à celui d’il y a quelques décennies encore. Les dérives apparaissent lorsque certaines réalités deviennent impossibles à nommer. L’affaire des crimes sexuels de Rotherham, en Angleterre, entre 1997 et 2013 – plus de 1500 enfants victimes – en est un exemple glaçant. Bien que les autorités aient été informées des exactions commises par un réseau criminel majoritairement d’origine pakistanaise, elles ont tardé à agir, craignant d’être accusées de racisme. Comme si, pour certaines institutions, rien ne pouvait être pire que ce soupçon, quitte à laisser perdurer des crimes abominables. Cela en dit long sur les filtres idéologiques à l’œuvre.
Une partie du monde intellectuel de gauche, animée par un idéal d’inclusion et par la volonté d’en finir une fois pour toutes avec le capitalisme, semble aujourd’hui enfermée dans une forme de nihilisme politique. En mobilisant notre humanisme, cette pensée s’impose progressivement dans les esprits. Au nom de l’antiracisme et d’un relativisme culturel bienveillant, certains en viennent à fermer les yeux sur des courants islamistes violents qui exploitent habilement ces discours pour acquérir une légitimité politique et culturelle, tout en captant de précieuses voix. Erigée en symbole parfait d’un impérialisme occidental, l’Etat d’Israël est réduit à une simple entreprise de colonisation portée par des «colons blancs», et donc jugé coupable. Cette grille de lecture banalise des formes d’antisémitisme sous couvert de critique politique.
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La générosité morale est une force précieuse de nos sociétés occidentales. Mais pour rester une force, elle doit s’accompagner d’une analyse lucide et complète de notre histoire. Sans cette exigence, la noblesse de l’âme peut conduire à l’aveuglement. Cette complaisance transforme l’ouverture en naïveté et banalise un retour à l’obscurantisme que l’Europe a mis des siècles à combattre. Les sociétés occidentales ne sont certes pas parfaites. En même temps, nous n’avons pas à rougir de nos valeurs ni de la prospérité qui en découle. Des milliers de migrants, cherchant un avenir meilleur pour leur famille, ne s’y trompent pas. Il sera nécessaire d’en accueillir, tant que nos taux de natalité demeurent faibles. Accueillons-les sans crainte et avec une affirmation claire et assumée de nos valeurs, d’autant plus qu’elles sont aujourd’hui mises à l’épreuve.
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