L’hypocrisie, fille de la transparence
Dessin réalisé par Nathanaël Schmid pour Le Regard Libre
A force d’exiger toujours plus de transparence, nos sociétés encouragent paradoxalement le conformisme, la surveillance et l’hypocrisie. Voici une défense du droit au silence, à la nuance, à la discrétion ou encore à l’ambiguïté, indispensable dans une démocratie libérale.
L’opacité a mauvaise presse. Tout doit être montré, expliqué, documenté, rendu visible. Les entreprises publient leurs «valeurs». Les dirigeants exhibent leur fameuse «authenticité». Les élus déclarent leurs intérêts. Quant aux tourtereaux, ils partagent leurs agendas – et bientôt toutes leurs pensées!
Jamais les sociétés occidentales n’ont autant parlé de transparence. Elles n’ont aussi sans doute jamais autant encouragé l’hypocrisie. Celle-ci étant la fille de celle-là, ou l’inverse, comme la pudibonderie et la pornographie.
C’est qu’une communauté humaine obsédée par la visibilité finit toujours par produire des comportements de façade. Lorsqu’il devient risqué de se taire, dangereux d’hésiter ou coûteux de déplaire, les individus apprennent à jouer un rôle. Après tout, rien de trop difficile, nous sommes tous des animaux sociaux. Nous adaptons tous notre discours à l’époque, montrons des signes extérieurs de vertu. Non par conviction profonde, mais par prudence sociale.
Ce n’est pas très gratifiant pour l’espèce humaine, mais c’est un fait documenté. L’erreur serait de ne pas en être conscient et donc de ne pas se méfier de ces tendances pour pouvoir espérer – un peu – les contrôler. Samuel Fitoussi l’explique brillamment dans son dernier essai déjà évoqué ici.
Les réseaux sociaux ont transformé ce phénomène en réflexe collectif. Chaque événement appelle désormais une réaction publique. Chaque crise impose un positionnement moral immédiat. Entreprises, artistes, universités, médias: tout le monde est sommé de «prendre ses responsabilités». Le silence lui-même devient suspect.
D’où ce paradoxe: plus l’on exige de la transparence, plus l’on encourage les stratégies de dissimulation. Non pas le mensonge frontal, mais quelque chose de plus subtil: le conformisme performatif. Dire ou faire ce qui est attendu pour valider son appartenance au groupe.
En réalité, une société saine suppose des zones grises: discrétion, retenue, ambiguïté… Or, nous avons progressivement assimilé l’idée – fausse – que celui qui ne montre pas tout cache forcément quelque chose. Et que cacher une chose serait nécessairement mal.
L’issue négative de ces thèses s’observe dans les relations humaines les plus ordinaires. Des conservations WhatsApp entre amis sont délivrées à des médias. La séduction doit échapper à toute équivoque. Les partis doivent communiquer qui les financent. Ainsi, nous n’évoluons plus dans une société de confiance, mais de surveillance.
Le problème n’est évidemment pas la transparence elle-même. Dans de nombreux domaines – corruption, conflits d’intérêts, action au Parlement[1] – elle demeure indispensable. Certains scandales révélés par les lanceurs d’alerte ou certaines enquêtes journalistiques ont servi l’intérêt général.
Mais une démocratie libérale ne peut survivre si toute existence devient un exercice permanent d’exposition. Une société libre implique aussi le droit au silence, à la nuance, à l’évolution, au paradoxe bien sûr, voire à la contradiction. Elle suppose que nous n’ayons pas à transformer tout ce qui nous traverse l’esprit en déclaration publique – et tout ce qui déborde de nos lèvres lors d’une soirée privée en aveu.
A force de vouloir tout rendre visible, nous risquons de rendre tout factice.
Diplômé en philosophie et journaliste de profession, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du Regard Libre.
[1] Les sessions parlementaires n’ont pas toujours été publiques en démocratie, notamment suisse; des exceptions subsistent.
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