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«Cette musique ne joue pour personne»: laissez-nous être des sauvages en paix!8 minutes de lecture

par Alice Bruxelle
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Les mercredis du cinéma – Alice Bruxelle

Comédie dont la radicalité ne repose que sur son message tristement consensuel, Cette musique ne joue pour personne avait-elle prévu le caractère prémonitoire de son titre? Sorti le 29 septembre dernier, le nouveau film réalisé par Samuel Benchetrit réunit un casting tonitruant qui ne laisse aucun souvenir tangible après son passage.

A propos de la sagesse, Marcel Proust écrivait: «On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même, après un trajet que personne ne peut faire pour nous, ni nous épargner». Pensant trouver la vérité dans les livres, j’ai évidemment cru cette figure mystique de la littérature française. Sauf que je n’aurais pas dû. En voulant construire le trajet de ma propre sagesse, j’ai fièrement écarté les mises en garde de notre co-responsable de rubrique, Fanny Agostino, qui m’a répondu, après que je l’eus prévenue que j’irai voir Cette musique ne joue pour personne, que le duo Benchetrit-Paradis l’aurait rebutée. Proust ou Agostino? Ma propre voie ou la sécurité? Je regrette maintenant la sécurité qui m’aurait évité cette une heure trente de farce indécente proposée par le dernier long-métrage de Samuel Benchetrit. 

Casting de luxe pour portrait social artificiel 

Dans une ville portuaire du nord de la France, région où les difficultés sociales sont particulièrement importantes, une poignée de petits caïds vivent un quotidien baigné de violence. Interprété par des acteurs qui, mis ensemble, servent plus de vitrine médiatique de véritable réservoir de talent, nous suivons Jeff (François Damiens) en grand patron aux méthodes louches, Neptune (Ramzy Bedia) en amoureux transi par le charme d’une caissière inconnue, Jésus (JoeyStarr), Poussin (Bouli Lanners) en hommes de main servant à convaincre des lycéennes de les rejoindre à la fête de la fille de Jeff, Suzanne (Vanessa Paradis) en actrice de théâtre bègue, Jacky (Gustave Kervern) en tueur à la hache reconverti partenaire de théâtre de Suzanne, et Katia (Valeria Bruni Tedeschi), femme délaissée de Jeff, seule interprétation touchante. 

Ce qui relie cette bande? Leur quotidien morne et violent se transformera en un amour de chacun par le contact avec l’art. S’ensuit alors un chassé-croisé d’axes narratifs aussi incalculables qu’incompréhensibles, qui n’aboutissent nulle part.

Les films de Samuel Benchetrit sont la promesse d’un univers décalé parfois réussi. Ce qui était plus ou moins le cas avec Chien (2017) où est mise en scène la figure kafkaïenne du loser contemporain, interprétée par Vincent Macaigne qui trouve son dernier lieu d’expression dans la négation de sa propre individualité. Ou encore J’ai toujours rêvé d’être un gangster (2007), qui relevait de l’exercice de style plutôt drôle, rehaussé par le duo charismatique formé par Anna Mouglalis et Edouard Baer.

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Son dernier long-métrage relève d’un condensé de ce qui se fait de plus mauvais chez le réalisateur: une pseudo-comédie abusant des effets d’absurde, couverte d’un vernis pseudo-intellectuel et autériste. Pourtant, il nous avait prévenus: une des premières scènes dévoile Gustave Kervern, hache à la main, devant une Vanessa Paradis surjouant l’étonnement. Ici, on manie l’humour à la hache, sans subtilité, un humour de bourrin composé principalement de scènes sans queue ni tête et d’insultes grasses, couplé à une photographie délavée.

Benchetrit est un humanisme   

Non seulement l’humour est mauvais, mais le cinéaste puise dans le réservoir phantasmé des habitus attribués généralement aux classes populaires. S’enchaînent donc des gros plans sur l’écran de télévision montrant une émission de télé-réalité pour insister sur leur absence d’éducation intellectuelle, un habillement de mauvais goût – le personnage joué par Ramzy porte le même T-shirt criard durant toute la durée du film –, des scènes se déroulant dans un centre commercial type Carrefour, une incompréhension frôlant l’illettrisme lorsqu’ils découvrent le sens de certains mots – des mots autres que leur langage de charretier habituel, évidemment. Cette vision digne d’une carte postale d’un safari exotique agit comme une prise d’otage. Lorsque le spectateur démontre un minimum de résistance en refusant de se laisser berner par cette simplicité intellectuelle, la mécanique du film tombe et un ennui morbide la remplace.

Mais, cela s’entend, Benchetrit ne pouvait laisser ces nouveaux sauvages patauger dans leur propre fange. Ce héros moderne possède la solution: l’Art. L’art sous plusieurs formes– poésie, écriture, théâtre – vient gratter la carapace de ces gros durs à cuire pour faire éclore l’amour. Peut-on faire plus niais? Dans une perspective anti-déterministe, ces individus mal éduqués s’écartent de leur trajectoire pétrie de violence absurde dans la vision du réalisateur – mais logique pour d’autres – par la seule force du dépassement de soi. A cela s’ajoutent les mantras d’un discours néo-spirituel que répète inlassablement le personnage de Poussin, prouvant l’absence de politique, alors que son sujet l’est pleinement. Ce qui permet, peut-être par lâcheté ou paresse, d’éviter au réalisateur de prendre une position réaliste sur son sujet, laissant le libre-arbitre et la pleine liberté à ses personnages de s’auto-déterminer.

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Une compassion malvenue

Cette farce n’a pas d’autre but que de faire rire et frétiller le bourgeois complice (in)conscient du désastre exposé. Un regard dégoulinant de compassion envers une classe sociale réduite à se dandiner au carnaval pour arracher du rire. D’ailleurs, la compassion, vue au sens nietzschéen, est une valeur héritée de la morale judéo-chrétienne qui, sous couvert d’apaisement, ne produit en réalité que de la soumission, car l’être auquel la pitié est accordée ne peut être que faible. En voulant aider l’autre, Benchetrit n’aide que lui-même. Entre l’étau de la compassion et la vie sauvage et violente, il convient, pour préserver sa dignité, d’accentuer la figure de l’analphabète trivial. 

Il est intéressant également de s’interroger sur la place qu’il accorde à l’existentialisme sartrien. Posé en toile de fond, ce courant philosophique s’invite dans plusieurs scènes et devient l’enjeu principal de la relation entre Suzanne et Jacky. Elle incarnera Simone de Beauvoir et lui,  Jean-Paul Sartre, dans une pièce de quartier. Si ce courant n’est pas choisi au hasard, c’est bien parce que l’idéologie qu’il sous-entend sert les intérêts du réalisateur. En plaçant la liberté comme la donnée fondamentale de l’existence humaine, l’individu est le maître unique de ses choix, de ses valeurs et de son destin. En conséquence, il détient une part de responsabilité importante quant à ceux-ci. Lorsque le philosophe marxiste Georg Lukács écrit en 1948 dans son magistral essai Existentialisme ou Marxisme? que «sans nul doute l’existentialisme deviendra très prochainement le courant spirituel dominant des intellectuels bourgeois dominants», il est donc surprenant que le cinéaste propose cette porte d’entrée philosophique dans cette petite ville du nord d’apparence aucunement bourgeoise.

Lukács ajoute:

«[Sartre] nie la nécessité de l’évolution ainsi que l’évolution elle-même, tant sur le plan social que chez l’individu, étant donné que le choix est indépendant chez lui de tout passé. Il nie les rapports réels qui unissent l’individu à la société; il fait un monde à part des relations objectives qui environnent l’homme, et les relations humaines qui meublent l’existence ne sont pour lui que des relations entre individus isolés».

C’est donc un individu arraché de toutes considérations politiques et sociétales qui est prôné par ce courant philosophique. Connaissant les difficultés sociales avérées du nord de la France, agiter la force de la responsabilité individuelle dans un contexte où justement les facteurs socio-économiques sont cruciaux est aberrant. Et quelques alexandrins, si bien écrits soient-ils, ne suffiront pas à colmater la béance sociale de plus en plus prégnante dans le pays.  

Ecrire à l’auteure: alice.bruxelle@leregardlibre.com

Crédits photos: © David Koskas / Single Man Productions

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