Dans «Play», Max Boublil a la nostalgie du présent

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

C’est l’histoire d’un garçon, Max, qui reçoit un caméscope pour ses treize ans, objet qu’il ne va plus quitter. Comme Charles Aznavour, dont le film Le regard de Charles a été analysé ici-même par Loris S. Musumeci et moi-même, Max filme son existence, ne manquant pas une occasion d’immortaliser avec sa caméra des moments qui importants, qui futiles. Vingt ans plus tard, en 2019, Max va dévoiler le «film de sa vie», voyant ainsi sa vie défiler devant ses yeux. Et les nôtres.

En 1989, sur l’excellent album Sarbacane, Francis Cabrel sublimait l’omniprésence de l’amour dans nos vies et dans nos esprits:

«Tout le monde y pense
Les hommes, les anges, les vautours
Y’a plus de distances
Personne qu’y ait les bras trop courts
Tout le monde espère
Même à l’arrière des arrière-cours
Tout le monde veut son billet retour
D’amour, d’amour, d’amour, d’amour»

Ce n’est pas le film Play d’Anthony Marciano qui contredira cette sagesse ancestrale relayée par le chanteur à l’accent gascon. L’amour est en effet au cœur de ce long-métrage, où l’on voit le protagoniste principal, Max (Max Boublil), passer à côté de l’amour de sa vie, par sa propre faute, et s’aventurer dans un mariage sans véritable sens. Une histoire banale, presque ennuyeuse. Heureusement, Play est bien plus que cela. Non seulement le scénario co-signé par Anthony Marciano et Max Boublil fait déborder du thème de l’amour celui, passionnant, de la nostalgie du présent. Mais encore la forme – quelle forme! – captive par son originalité et sert le propos.

Une caméra amateur, «non mais sérieux»?

Il fallait oser baser ce film sur l’idée d’un montage de vidéos pour ainsi dire amateur. Et c’est le «pour ainsi dire» qui m’intéresse dans ma phrase: de petits films montés professionnellement et montrés publiquement n’ont en réalité rien d’amateur. Tout est là. Ce qu’on peut décrire comme une «mise en abîme» a le mérite de questionner la frontière entre l’amateur et le professionnel, d’interroger les caractéristiques qu’offre un simple statut – celui de film, de long-métrage – à un matériau.

Max jeune, filmant et filmé © Praesens-Film

Aussi, le semblant de what’s this shit? convient à merveille à ce que j’appellerai les vies de merde. En somme, l’équivalent dans l’existence de ce qu’est l’extrême-centre en politique. Nulle volonté ici de dénigrer cette composante des sociétés contemporaines axées autour de la classe moyenne; il s’agit de mettre en lumière ce qui, dans nos vies à tous, relève de ce fondamentalisme du gnan-gnan. «Ça, s’exclame à un moment donné Max en parlant d’un ami à son enfant, c’est un copain de papa qui a des enfants, une maison à la campagne, un chien et qui a tout compris à la vie quoi.» Cette réplique est d’autant plus juste que le personnage qui la dit n’a lui-même pas tout compris à la vie. Il le sait et s’en prend donc aux autres pour ne pas s’en prendre à lui-même… du moins pas encore.

Une nostalgie du présent

En fait, Max est dans la nostalgie du présent. Lui-même le dit: «J’ai toujours été nostalgique au présent, nostalgique de ce que je suis en train de vivre.» Qu’est-ce à comprendre? Tout simplement que le présent est insaisissable. Que le temps – et donc aussi la vie qui s’y inscrit – est incompréhensible. Qu’est-ce que le passé, sinon quelque chose qui n’existe plus? Le futur, si ce n’est quelque chose qui est encore à venir? Et le présent, sauf un instant qui n’est déjà plus dès qu’on y pense? Vivons et n’y pensons plus, tel est le remède ô combien basique mais essentiel qui nous est livré dans ce film. Vivre pour embrasser l’amour qui nous attend. Vivre pour créer son œuvre, créer son existence, se créer soi-même.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Praesens-Film

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