«Jackie Brown»: Pam Grier au rythme de «Across 110th Street»

Le Regard Libre N° 64 –Loris S. Musumeci

Dossier spécial Quentin Tarantino

Troisième film de Quentin Tarantino qui clôt son cycle du début. Reservoir Dogs (1992), Pulp Fiction (1994) et Jackie Brown (1997) constituent ce que l’on appelle sa sainte trinité. Trois films qui le révèlent dans le monde du cinéma, trois films qui l’imposent. Pourtant, Jackie Brown aurait tendance à être considéré comme son premier essoufflement après le succès phénoménal des deux premières réalisations. Moins de succès que les deux premiers pour le film sans doute le moins «tarantinien» des neuf au total, et par son style et par son sujet. Ce film n’en reste pas moins le meilleur à mon goût, mais le meilleur après Once Upon a Time… in Hollywood, indépassable – pour l’heure en tout cas – chef-d’œuvre du réalisateur.

Sous les notes entraînantes de Bobby Womack avec Across 110th Street apparaît l’héroïne, défilant de profil sur le tapis roulant d’un aéroport, sur fond de mosaïques dont les couleurs s’alternent en nuance. Connivence avec la culture populaire américaine, le spectateur retrouve une Pam Grier «de quarante-quatre ans mais qui en fait trente-quatre». Elle était vingt ans auparavant la star absolue des film blaxploitation, qui mettaient ladite communauté afro-américaine en valeur avec des rôles de Noirs en stars, en modèles.

Pam Grier incarne donc Jackie Brown, une hôtesse de l’air qui sert de mule à un trafiquant d’armes violent, taré, malsain, mais stupide, Ordell Robbie, interprété par un fidèle de Tarantino, Samuel L. Jackson. Problème: Jackie se fait prendre par la police. Elle va alors mettre en place une ruse pour sortir son épingle du jeu: faire croire aux flics qu’elle collabore avec eux, tout en faisant croire à Ordell qu’elle collabore avec lui. Figure de femme forte, dont tout le monde prétend pouvoir profiter, mais qui n’est pas prête à se faire avoir par les premiers crétins venus.

Un film qui flirte fortement avec le genre policier, tout en rendant un hommage vibrant – même si Tarantino préfère toujours parler de vol que d’hommage – à ces films blaxploitation. Tarantino a justement grandi avec ces films, et adolescent, il déclare avoir été amoureux de Pam Grier. Alors, puisqu’avec Tarantino, quand il aime quelque chose, il le met dans ses films, il refait de cette actrice la star qu’elle avait été autrefois. C’est d’ailleurs une manière de faire assez classique chez le réalisateur: son amour des acteurs se manifeste soit en faisant des pieds et des mains pour avoir les grands du moment, soit pour ressusciter les grands oubliés, à l’instar de John Travolta dans Pulp Fiction.

Pam Grier est remise en lumière, mais aussi Robert Forster, jouant le rôle d’un prêteur de caution qui aide Jackie et s’en énamoure. Ce rôle lui vaut l’Oscar du meilleur second rôle masculin, et sa carrière est relancée. Sinon, on compte De Niro, qui lui n’a pas besoin d’être relancé et qui accepte le rôle d’un ancien taulard un peu idiot, le ramenant cependant à ses belles années avec Scorsese. Du reste, je pense qu’il veut simplement faire plaisir à un Tarantino qui l’adule.

La clef d’une singularité

Mais pourquoi Jackie Brown est-il le film le moins «tarantinien» de Tarantino, et pourquoi crée-t-il en même temps un tel choc, au point de dépasser à mes yeux un cultissime Pulp Fiction ou un génialissime Django Unchained – mon troisième préféré de Tarantino, si ça vous intéresse de le savoir? Parce que mis à part dans Once Upon a Time… in Hollywood, et éventuellement le colonel SS Hans Landa dans Inglourious Basterds, ou encore Beatrix Kiddo alias La Mariée dans Kill Bill, Tarantino n’a jamais autant travaillé ses personnages. C’est donc la première fois qu’il fait de ses protagonistes des figures qui ne sont pas seulement des archétypes. Cela lui est sans doute venu de l’origine différente du film: pour la première et unique fois, le scénario est inspiré d’un roman, Rum Punch (1992) d’Elmore Leonard.

Pour la première fois aussi et quasiment la seule, Tarantino dessine les traits mélancoliques et passionnants d’une histoire d’amour. D’une façon, qui plus est, bien particulière, dans la mesure où les deux amants en question sont les personnages joués par Pam Grier et Robert Forster, donc une quadragénaire et un quinquagénaire. A priori, ça ne fait pas rêver, deux vieux qui tombent amoureux; mais là, oui. Merci Quentin! Et surtout, surtout et surtout, ce qui rend ce film si particulier, plaisant et attachant, c’est sa musique. Bobby Womack, The Brothers Johnson et The Delfonics (notamment avec leur tube poignant Didn’t I): de la soul noire américaine, à faire pleurer, à toucher droit aux tripes. Et Across 110th Street de Womack donne au cinéma l’une de ses plus belles ouvertures et l’une de ses plus belles fins.

On a ce sucre de Pam Grier défilant sur un tapis roulant au début qui nous met dans l’ambiance, et on reste avec ce sucre de Pam Grier à la fin du film, toujours avec la même musique, dans une voiture, roulant dans L.A, fredonnant la chanson, parce qu’elle est libre, parce qu’elle a gagné, parce que la femme noire s’est levée, parce qu’elle reste à jamais gravée dans les rêves d’émancipation, parce qu’elle est Jackie Brown.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © A Band Apart

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