«Le Nouvel Evangile»: sous la révolte, la dignité

Les plateformes ciné du samedi – Ivan Garcia et Indra Crittin

A l’occasion de l’édition virtuelle ambitieuse du Festival du Film et Forum International sur les Droits Humains, le metteur en scène et cinéaste helvétique Milo Rau (re)présente son dernier long-métrage en compétition, Le Nouvel Evangile. Comme à son habitude, le réalisateur brouille les frontières entre le genre documentaire et le récit fictionnel en nous emmenant dans une ville italienne où s’écrit un cinquième évangile, sur fond de critique sociale.

Matera, cette «nouvelle Jérusalem»

C’est sur la péninsule italienne, berceau du Saint-Siège, que prend place ce Nouvel Evangile. Tout d’abord, c’est dans la ville de Matera, chef-lieu de la province de Basilicate, que s’ancre le récit. Dans cette cité, désignée «Capitale européenne de la culture» en 2019, Milo Rau fait la connaissance d’un activiste camerounais, Yvan Sagnet, avec qui il rencontre des émigrés africains sans-papiers vivant dans une situation déplorable. Ancien étudiant à l’Ecole Polytechnique de Turin, Yvan Sagnet, figure-clé du long-métrage, mène un long combat pour les droits sociaux et civiques des travailleurs exploités dans le milieu agricole du Sud de l’Italie. On découvre ainsi que, dans ce pays fortement catholique, l’inégalité et l’injustice ont comme ailleurs leur place. En effet, il semblerait que la mafia profite de cette main-d’œuvre bon marché que constituent les migrants pour les faire travailler pour des salaires de misère tels que «30 euros pour 7 heures de travail par jour» et les héberger dans des ghettos insalubres. Un traitement indigne d’un pays européen, signataire de la Convention européenne des droits de l’homme.

De dignité, il en sera abondamment question dans ce film qui, à l’instar d’autres œuvres théâtrales ou cinématographiques de Milo Rau, est caractérisé par ce style si singulier qui mêle le documentaire – a priori objectif – et un grand récit littéraire occidental, ici La Bible, plus précisément le Nouveau Testament. Là où «la solidarité est impossible», où «le Messie est messed up», explique-t-il lors de sa masterclass co-présentée avec l’ECAL. Ce rapprochement entre la situation des sans-papiers en Italie et le texte biblique s’effectue dès la première séquence du film montrant Milo Rau et Yvan Sagnet sur le toit d’un bâtiment, qui admirent les collines autour de Matera. Plus tard, au fil d’un échange avec Yvan, l’un de ses prédécesseurs dans le rôle de Jésus lui dit une chose étonnante: «Yvan. Regarde bien, car tu vas mourir ici.»

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Comme dans Orestes in Mosul, pièce qui déplaçait L’Orestie d’Eschyle en Irak, Milo Rau superpose le récit fictionnel (La Bible) à la réalité (une ville du Sud de l’Italie). Matera devient donc, le temps d’un tournage – et du visionnage – Jérusalem, cité où le Christ sera confronté à la mort. Quant aux alentours de la ville italienne, ils seront la Judée romaine de l’époque, au sein de laquelle le Christ a effectué sa prédication. L’occasion pour Yvan Sagnet, qui incarne le Christ dans ce film, de nous donner à voir une nouvelle version de l’histoire de Jésus. Celle d’un Jésus noir – le premier Jésus noir dans l’histoire du cinéma européen – activiste en plein XXIe siècle qui défend les pauvres et les opprimés face aux injustices et aux exploiteurs. Une réactualisation de cette histoire et de son message qui résonnent avec les thématiques les plus universelles telles que l’exclusion, les migrations et les inégalités sociales. En même temps, le long-métrage semble jouer sur ces collusions de temporalités en mélangeant les époques. A titre d’exemple, lorsque les légionnaires romains procèdent à l’arrestation du Christ, ceux-ci sont vêtus avec des costumes d’époque mais arrivent sur les lieux… en voiture.

Jésus selon Milo Rau, une figure multiple

Si Pasolini faisait déjà de Jésus une figure politique dans son film Il vangelo secondo Matteo (1964), Milo Rau va plus loin en présentant un casting diversifié qui regroupe cette fois-ci de vraies personnes impliquées. On compte en effet quelques femmes parmi les apôtres, pour le plus grand nombre de confession musulmane. Ainsi que des acteurs confirmés, qui ne sont autres que Maia Morgenstern – Marie dans la Passion of the Christ de Mel Gibson – et le regretté Enrique Irazoqui qui incarnait le Christ dans le film de Pasolini. Le long-métrage de Milo Rau repose sur une série de mises en abyme qui dressent des parallèles et des correspondances entre plusieurs scènes bibliques, ou plusieurs séquences de films adaptés de la vie de Jésus. Ainsi, lors d’une scène de répétition, Enrique Irazoqui donne des conseils à Yvan Sagnet sur sa manière d’interpréter le Christ. 

Si le parallèle entre la figure christique et celle d’Yvan Sagnet est clairement établi dans le long-métrage, une autre personnalité est assimilée au protagoniste: l’homme politique et révolutionnaire burkinabè Thomas Sankara. Que cela soit par des le projet collectif de «Casa Sankara», consistant en la formation d’une communauté de travailleurs d’origine africaine cultivant une vigne et occupant des containers, ou encore prêtant ses traits, tel un Che Jesus, sur le flyer de la Rivolta della Dignità, un mouvement dont Yvan Sagnet est la figure de proue et qui se bat pour les droits des migrants venus en Europe, en rappelant que «partout et à tout moment, une Passion a lieu: sur la mer méditerranéenne et dans les révoltes de Black Lives Matter aux Etats-Unis.»

«Je parle au nom de ces millions d’êtres qui sont dans les ghettos parce qu’ils ont la peau noire ou qu’ils sont de culture différente et bénéficient d’un statut à peine supérieur à celui d’un animal.»

Thomas Sankara, président du Burkina Faso [ndlr: anciennement nommé «Haute-Volta»], lors de son discours à l’Assemblée générale de l’ONU en 1984.

Au fil du film, les voix résonnent. Vinicio Capossela assure la narration en lisant, dans la langue de Pasolini, des extraits du Nouveau Testament. C’est la voix de ce narrateur qui performe, parfois, des chansons italiennes ouvrières telles que Lavorare con lentezza que les travailleurs chantent en récoltant des tomates. Ces scènes de travail populaire contrastent fortement avec les séquences où les acteurs rejouent des passages bibliques, au sein desquelles de la musique maçonnique (Maurerische Trauermusik, K. 477) donne un aspect solennel. Comme si le réalisateur souhaitait accentuer le contraste pour bien montrer la théâtralité sur laquelle repose le sacré en surjouant cette atmosphère. A ce propos, mentionnons que des extraits du casting du film, qui a lieu dans une église, nous sont montrés, et laissent penser que l’édifice religieux est devenu lui-même une sorte de théâtre.

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Œuvrer en faveur de la dignité

Dans son Manifeste de Gand, rédigé lorsqu’il a pris la direction du théâtre belge NTGent, Milo Rau énonce en dix points sa démarche artistique. Le premier point annoncé par ce manifeste explique qu’«il ne s’agit plus seulement de représenter le monde. Il s’agit de le changer.» Son travail est hautement politique et social, puisqu’il prend pour objet des réalités concrètes, notamment des zones de conflit, des phénomènes migratoires, des crimes et autres affaires qui marquent chaque jour tragiquement notre époque. Non seulement l’artiste s’intéresse à tout cela mais tâche de rendre son travail «concret», autrement dit que ce dernier devienne l’étincelle ou le moteur d’un changement, d’une prise de conscience ou d’une amélioration, de la situation qu’il dénonce dans ses œuvres. Ainsi, suite à la production du Nouvel Evangile, les revendications du mouvement de la Rivolta della Dignità ont été – pour une partie du moins – entendues et prises en considération par les autorités, améliorant de fait la situation des travailleurs sans papiers. L’engagement du metteur en scène va au-delà de la création, puisqu’il déclare ne pas pouvoir «[…]parler de ce film sur Jésus sans réaliser le message».


The Ghent Manifesto

Le travail collectif qu’ont réalisé Yvan Sagnet, les figurants et militants de la Rivolta della Dignità, Milo Rau et son équipe, vise à redonner un sens au message porté par les Evangiles chrétiens. A ce propos, on notera qu’Yvan Sagnet se déclare croyant, ainsi que certains de ses camarades, ce qui n’empêche pas leur volonté de s’insurger contre les injustices dont ils sont victimes. Comme son titre l’indique, le long-métrage donne à voir un «nouvel évangile», c’est-à-dire à la fois un évangile supplémentaire et, en même temps, un renouveau adapté à notre ère. Dans une séquence en slow motion mémorable, le Christ (Yvan Sagnet) et ses apôtres se rendent dans un supermarché, piétinent des tomates et cassent des pots de sauce tomate, en signe de protestation. Des images qui ne sont pas sans évoquer l’épisode biblique des marchands chassés du Temple de Jérusalem par Jésus qui détruit leurs stands. Les tomates, fruit du travail de ces hommes, étant destinées aux Italiens, les révoltes ne peuvent jouir du produit de leur labeur et sont quasiment réduits en esclavage par la mafia locale pour les récolter. Le film de Milo Rau a eu un impact concret en plaçant la focale sur ce fait de société méconnu et a permis que les travailleurs s’organisent collectivement pour avoir des lieux d’habitation et produire eux-mêmes ou avec l’aide de syndicats leurs propres tomates, s’émancipant ainsi du contrôle du caporolato, «forme d’esclavage de l’agriculture moderne» (Oxfam).

Avec son Nouvel Evangile, Milo Raufait à nouveau résonner un texte ancien avec des problématiques contemporaines. Partant du problème des sans-papiers travaillant dans l’agriculture italienne, il réinvestit la figure du Christ, grâce à l’activiste Yvan Sagnet, pour en faire une figure révolutionnaire appelant à la révolte au nom de la dignité humaine et de l’amour de son prochain. Par sa contestation de l’ordre social et religieux, notamment en insistant sur l’égalité entre tous les hommes, Jésus de Nazareth s’est attiré les foudres des pharisiens. Par sa contestation de l’ordre social et politique, le Jésus de Milo Rau suscite la même animosité chez des exploiteurs qui s’enrichissent sur le dos de travailleurs agricoles sans-papiers. De la tomate à la révolution, il n’y a qu’une impasse: la Bible.

Ecrire aux auteurs: ivan.garcia@leregardlibre.com et indra.crittin@leregardlibre.com

Crédits photos: © Armin Smailovic

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